La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.

Encyclopédie des symboles (sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)


auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr

lundi 21 avril 2014

Le lapin mystique, Lucien Suel [éditions la Contre Allée, 2014]

Paru en 1998 sous forme de feuilleton dans la revue lilloise "Le dépli amoureux", Le Lapin mystique est le tout premier roman de Lucien Suel, bien avant Mort d'un jardinier aux éditions de La Table Ronde, 2008, qui ont aussi publié ses trois derniers romans et tout récemment un ensemble de poèmes, Je suis debout.

Qualifié de "fiction hallucinée, récit psychédélique" dans sa présentation éditoriale, Le Lapin mystique laisse clairement apparaître des références diverses, qui proviennent à la fois de la littérature (Rémy de Gourmont et son Latin mystique, Sade, Huysmans, Rimbaud...), la musique (plutôt électrique) et le cinéma (plutôt noir).

Passablement esquinté, suite à un accident de la route, le narrateur semble émerger d'un fossé en même temps que d'un coma, et entreprend de rassembler les morceaux, mais on s'aperçoit vite que ça ne "colle" pas. Inutile de faire la part des choses entre ce qui a pu se passer avant ou après, ce qui appartient au dehors ou au dedans : le lecteur, devenant témoin (et possiblement assistant), est appelé lui-même à recoudre les fragments d'une mémoire chamboulée, car le personnage exprime des faits mal situés dans l'espace et dans le temps, révélateurs de son état de choc, et qui prennent occasionnellement des allures de parcours christique. "J'oserai vous parler de moi longuement. C'est fictif". Dès les premières lignes, nous sommes d'ailleurs avertis que le "moi" qui conduit le récit (qu'il induit autant qu'il en procède) évolue dans une dimension hasardeuse, sous l'emprise fantasque d'un cerveau en fort dérangement. Porté par un style baroque et distordu, on le voit s'abîmer dans sa vision des faits, métamorphique et morphinique, qui le fait sauter du corbeau freux au kangourou ventriloque, de l'escargot au porc-épic, entre chapelle ruinée et discothèque ravageuse, entre carotte et marteau, en compagnie d'une femme nommée Laure et d'une Marianne littéralement "Pleine de foi", ouvrant ainsi deux voies d'apparence contradictoires, entre profane et sacré, pureté et déchéance : Sister Marianne figurant une nonne de rencontre, Laure étant nettement plus exposée, en bikini noir, aux allures de Pandora ou d'une Alice dont la vertu secrète serait d'être rongée par le vice. S'il y a conversion, ce n'est pas sans perversion : dans l'esprit, le texte repose sur une mystique très charnelle, instruite à la lettre de fins détails sur l'aspect des corps et l'intérieur des organismes, expression d'un véritable délire obsessionnel, psychophysiologique et panthéistique.

Lucien Suel & Cheval 23
On le suivra donc, jusqu'au bout, avant que lecteur-assistant comprenne qu'il a été "joué", la personne en danger faisant retour sur elle-même, dans un décor d'hôpital qui serait le commencement de sa fin, ou inversement. Ce bref roman cuni-circulaire, qui se situe au point d'intersection de l'infini, met à jour les images les plus nettes d'une histoire trouble, sous influence tragico-burlesque, laquelle pourrait générer un type de boucle sonore et visuelle, cruelle et sensuelle, une sorte de slapstick de la décadence (agité de l'intérieur), de folie cyclique et récurrente, car c'est quand il se clôt que Le lapin mystique se met curieusement à éclore... Drôle de manège !

Si j'ai choisi pour extrait du Lapin mystique le passage relatif à l'écorchement du léporidé, la raison en est que votre lièvre précieux y retrouve certains échos de son enfance rurale et que la description qui est faite du sacrifice de l'animal, de sa fourrure soyeuse et de ses petits yeux lamentables, est d'une précision remarquable. Mais avant, j'ai eu envie de feuilleter les pages des Écrits de Laure et j'y ai prélevé un fragment poétique qui correspond très justement à la figure d'ensemble du livre, figurant la forme verticale d'un même infini : 

"Je me suis retrouvée
toute enfermée
comme en un cercle
auquel j'échappe
par cet autre
qui m'y ramène"
Laure, 8 (extrait)
 

"Me voici enfin dans un de ces châteaux, aux pieds du lapin mystérieux, du géant céleste, une parodie de glaive dans les mains. J'empoigne la peau de son ventre gris, faufile ma lame entre le derme et la chair, montant le long d'une cuisse, contournant la patte sous le lien, puis je dégage l'autre cuisse de sa gaine de fourrure soyeuse. Mes yeux sont baignés de larmes. Laure s'est approchée de moi en rampant. Elle se couche sur le dos à l'aplomb de la voûte. Le couteau pointu de la nonne s'agite dans l'entre-jambes du lapin. Les cuisses roses de l'animal s'ouvrent sur un vide sanglant. Laure a levé le bras et m'enlève le couteau des mains. Maintenant, je saisis la toison.

De toutes mes forces, j'agrippe la robe et la tire vers le bas. La peau se tend et roule doucement en se décollant. Les veines superficielles marbrent le nacre épidermique. Un doux et tiède parfum de chair tendre apaise notre esprit. Laure m'aide à dévêtir notre animale victime. Ses doigts se mêlent aux miens dans les poils. La traction de nos mains réunies achève le déshabillage. Je reprends mon couteau et détoure les pattes avant. 

L'émotion me saisit une nouvelle fois à la vision des petites moufles blanches, ornements délicats autour des moignons."

Le Lapin mystique, extrait mis en ligne avec l'aimable autorisation de l'auteur et de son éditeur.
(éditions) La Contre Allée, collection Les Périphéries, 2014

Lucien SUEL (un seul ciel, modeste proposition d'anagramme patronymique), poète ordinaire, romancier et traducteur, est né en 1948 à Guarbecque, dans les Flandres artésiennes. Il a édité la revue The Starscrewer, consacré à la poésie de la Beat Generation, puis La Moue de Veau, magazine dada punk, tout en pratiquant l'art postal à l'échelle planétaire. Il anime la Station Underground d'Emerveillement Littéraire et le blog littéraire Silo. Ses œuvres imprimées comme ses prestations scéniques couvrent un large registre, allant de coulées verbales beat à l'expérimentation de formes arithmogrammatiques (poèmes composés de lignes à nombre de caractères typographiques égal, croissant, ou décroissant), du collage et du caviardage (poèmes express) à la performance, notamment avec le groupe de rock Potchük et au sein de Cheval 23.

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