La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.

Encyclopédie des symboles (sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)


auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr
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vendredi 2 août 2013

Les sept types en or : Gabriel et Marcel Piqueray [1920-1992/1997]

Jumeaux univitellins, les frères Piqueray sont nés à Bruxelles. Ils avaient pour grand-père paternel Georges Piqueray, qui fut membre de la "Jeune Belgique" et ami de Verhaeren, de Maeterlinck et de Van Lerberghe. En 1927, grâce à leur tante, Mariette, ils découvrent non seulement la musique de Maurice Ravel, mais aussi le jazz, qui sera une découverte essentielle pour eux et dont l’influence est déterminante sur leur univers mental.

En 1936, Gabriel Piqueray, alors élève à l’Athénée royal d’Etterbeek, y rencontre Marcel Lecomte, qui y exerce la fonction de surveillant. Cette rencontre est décisive en matière d’écriture. En 1939, Marcel Piqueray rencontre à son tour Marcel Lecomte, qui met alors les deux frères en rapport avec Paul Colinet, qui leur présente le peintre Armand Permantier : autre rencontre bouleversante et déterminante pour Gabriel et Marcel Piqueray.

Gabriel est décédé le 2 août 1992. Son frère Marcel le suivra à sont tour quelques années plus tard. Les frères ont toujours signé en commun mais n’ont pour autant pas écrit de textes en commun : leur caractère, leur tempérament personnel étaient marqués différemment et ont souvent donné lieu à de violentes altercations orales ou écrites ; pour autant, dans une lettre du 6 décembre 1944 à Paul Colinet, Marcel Piqueray précisait :
« ... une signature, un indicatif, comme dirait la radio ; un indicatif général de l’ÉTAT D’ESPRIT piqueriste », telle était bien le motif de leur commune signature au-delà de leurs différences, l’un, Gabriel se réclamant du monde gréco-romain, l’autre, Marcel, se définissant comme catholique romain et proche de la judéité.



Les frères Piqueray publient en 1941 leur premier livre, Au-delà des gestes. Ils collaborent par la suite à la revue manuscrite Vendredi réalisée par Paul Colinet en un seul exemplaire pour son neveu (1949-1951), à La carte d'après nature de Magritte (1952-1956), à Temps mêlés fondé en 1952 par André Blavier, ainsi qu'au Daily-Bul, fondé en 1953 par André Balthazar et Pol Bury et au Petit Jésus de Noël Arnaud (1951-1963).


De 1960 à 1980, Gabriel et Marcel Piqueray ont été, aux côtés de Théodore Koenig, Joseph Noiret, Marcel Havrenne, parmi les sept codirecteurs de la revue Phantomas (1953-1980), avec François Jacqmin, Paul Bourgoignie et Pierre Puttemans.

AFFECTIF LOINTAIN – ÉROTIQUE VOILÉE

M. et G. Piqueray tiennent la poésie pour un état de second ordre. C'est à l'amour, à la fois incertain, inconnu, angoissé, qu'ils accordent la première place. Il s'agit de la dimension la plus occultée de leurs écrits, celle que l'on feint d'ignorer, délibérément. Parce que, tout comme l'écrivait Francis Picabia : « Pour que vous aimiez quelque chose, il faut que vous l'ayez vu, entendu depuis longtemps... » Pour les frères Piqueray, il n'importe pas d'exprimer une sorte d' « idéal » de l'éternel féminin, mais bien de montrer leur tendresse envers la femme et non « les femmes ». Cette tendresse se traduit en termes d'affectif lointain et d'érotique voilée, particulièrement sensibles dans leurs proses poétiques. […] Un goût certain pour l'amour courtois transparaît aussi dans Poudres lourdes. L'érotique voilée apparaît dans La belle saison, « où une femme très chaste d'allure, de langage » prononce avec distraction suffisamment concertée pour susciter le désir, « les mots praline, bijou, humide, jardin »...


POUR SOLDE DE TOUTE LITTERATURE

Il n'y a pas eu, pour les frères Piqueray, volonté de faire œuvre. Si elle existe, elle s'est constituée malgré eux, au fil des publications périodiques, au gré de l'intérêt marqué par quelques éditeurs […] Bien que la chose n'ait pas été préméditée, M. Piqueray liquide en toute liberté les formes littéraires – dans ce qu'elles ont de terrorisant. Ce démantèlement ne passe pas par le manifeste ou la dénonciation, mais par une subversion introduite au cœur mes des conventions du langage..


SÉISMES

Les Non inhibited poems ont été écrits par M. Piqueray dans une période d'extrême détresse personnelle, entre 1949 et 1954.../... Le réel l'a à ce point pris à la gorge, qu'il le restitue en textes qui sautent au visage, comme la lave contenue sous la croûte, qui incube puis explose. Ce séisme dans le langage n'est pas né d'un projet. M. Piqueray ne s'est pas installé à sa table de travail et d'écriture (il n'en a pas) en se disant : « à présent, nous allons écrire des poèmes non-inhibés ». Il a vécu cet état de non-inhibition, de sans-gêne absolu.


ATTEINDRE LE LECTEUR AU PHYSIQUE

Lorsque M. Piqueray nous déclarait : « Je suis un excessif, en tout », il ne se référait sans doute pas à Freud et sa théorie relative aux trois étapes que traverse la sexualité : orale, anale, génitale. Toutefois, les Non inhibited poems n'auraient pas mérité leur titre s'ils avaient tu ce qui passe par nos orifices naturels. Que cela plaise ou non, les textes des frères Piqueray atteignent le lecteur au physique.

Extraits de la Lecture de Philippe Dewolf pour l'édition de Au-delà des gestes et autres textes (Editions Labor/Espace Nord, 1993) 

MAGIE DU MYSTÈRE
 
La Salle de Feu est de proportions infinies.
Les murs de la Salle de Feu sont en souple peau de bouchon. 
La vaste chambre se trouve, tout entière, entourée de bancs de pierre bleue sur lesquels sont disposées, à intervalles réguliers, d'immenses vasques de craie emplies, jusqu'aux bords, de grenailles de plomb.  
Aux murs pendent des calebasses d'or gonflées de mies de pain. L'on voit aussi, descendant du plafond vers le sol, de longs chapelets dont chaque grain a la grosseur d'une tête d'homme : ce ne sont que des boules de feutre blanc d'où surgissent de minces dagues de verre.
C'est au centre même de la Salle de Feu que se situe le Bassin Maudit. D'une capacité énorme, il contient un liquide qui possède exactement la couleur de l'arc-en-ciel.
Quand le Grand Silence règne sur la Salle de Feu, six femmes masquées viennent s'étendre en bordure du Bassin Maudit.
Mais au moindre bruit, elles se lèvent aussitôt, puis exécutent une Ronde Sacrale que l'on appelle aussi la Danse des Flammes.
Effectivement, ces femmes, au fur et à mesure que se développent leurs évolutions chorégraphiques, deviennent phosphorescentes et finissent, à la longue, par se couvrir de flammes aux nuances fertiles. 
Torches vivantes, elles tourbillonnent jusqu'au moment où le Grand Silence visite à nouveau la Salle de Feu.
Il paraît que la Salle de Feu est dédiée à la Magie du Mystère.


Extrait de Les poudres lourdes (Paris, Fontaine, coll. L'Âge d'or, 1945)

CLITARABELLES (extrait)

à Brigitte Evers

Jacqueline

et Moniquendam
à genoux
lèvres pressées
et tambours au repos
provoquent un grave appel
de leurs seins
tels
au fond d'un ravin
deux malandrins
vus

entre chien et loup
 

et les filles d'or
aux jambes hautes
sous la peau claire
du ciel frais
sens dessus dessous



Une question souvent posée à propos du travail sur le langage mené par les frères Piqueray a trait à leur proximité ou leur appartenance au mouvement surréaliste. Cette question n’est pas sans importance. Elle nous permet de comprendre ce qui différencie les Piqueray et leur conception de l’humour des poètes surréalistes français. De distinguer aussi en quoi leur humour est profondément belge et non pas français. Marcel Piqueray a toujours insisté violemment sur le fait qu’ils n’étaient pas surréalistes. Lors d’un entretien que j’ai eu l’honneur de susciter avec le meilleur critique de leur œuvre, Philippe Dewolf, et de publier, Marcel Piqueray disait : « Il y a sans doute dans l’opinion que les gens se font de l’œuvre des Piqueray une assimilation abusive au surréalisme. Je n’ai jamais tenu, personnellement, Marcel Lecomte pour un surréaliste. Paul Colinet non plus. Mais je crois par contre Paul Nougé surréaliste. Et ayant dîné 52 mardis avec Magritte (pour débattre d’un sujet que je considère comme extrêmement ennuyeux : Dieu) je puis dire que Magritte est un peintre surréaliste et que le seul surréaliste vivant encore en Belgique est Marcel Mariën. A propos du surréalisme, il disait que si l’on écrit avec une méthode surréaliste de tristes imbécillités, cela reste de tristes imbécillités. Et il ajoutait : sans excuse. Et s’il est un fait que nous avons traîné longtemps derrière nous cette étiquette de surréalistes, c’est que nous avions fréquenté Magritte ou des personnes comme Colinet ou Lecomte, qui étaient tangents au surréalisme ».
Éric Brogniet

jeudi 17 janvier 2013

Les sept types en or : Joseph Noiret [1927-2012]

Les mots plantent le décor de cette scène où, me cachant, je me donne à voir. Mais seul spectateur attentif à découvrir le chemin qu'ouvrent les mots, je cherche l'issue par où quitter cette scène que les autres arpenteraient sans fin.

(J. Noiret, La recherche des lieux)

Joseph Noiret, décédé il y a juste un an, fit brièvement partie avec Christian Dotremont du surréalisme révolutionnaire en Belgique et fut, à la suite d'une rupture prononcée en 1948 (« La cause était entendue », voir ci-dessous), l'un des protagonistes (et mémorialiste) du mouvement CoBrA (Copenhague/Bruxelles/Amsterdam). Il fut également l'un des fondateurs en 1953 de la revue Phantomas, que votre lièvre précieux a déjà mentionné ici, à travers les portraits de Paul Bourgoignie, Marcel Havrenne, François Jacqmin et Théodore Koenig.

COBRA, 8 novembre 1948 

LA CAUSE ÉTAIT ENTENDUE

Les représentants belges, danois et hollandais à la conférence du Centre international de documentation sur l’art d’avant-garde à Paris jugent que celle-ci n’a mené à rien. La résolution qui a été votée à la séance de clôture ne fait qu’exprimer le manque total d’un accord suffisant pour justifier le fait même de la réunion.
Nous voyons comme seul chemin pour continuer l’activité internationale une collaboration organique expérimentale qui évite toute théorie stérile et dogmatique.
Aussi décidons-nous de ne plus assister aux conférences dont le programme et l’atmosphère ne sont pas favorables à un développement de notre travail. Nous avons pu constater, nous, que nos façons de vivre, de travailler, de sentir étaient communes ; nous nous entendons sur le plan pratique et nous refusons de nous embrigader dans une unité théorique artificielle. Nous travaillons ensemble, nous travaillerons ensemble.
C’est dans un esprit d’efficacité que nous ajoutons à nos expériences nationales une expérience dialectique entre nos groupes. Si, actuellement, nous ne voyons pas ailleurs qu’entre nous d’activité internationale, nous faisons appel cependant aux artistes de n’importe quel pays qui puissent travailler – qui puissent travailler dans notre sens.

CENTRE SURREALISTE-REVOLUTIONNAIRE EN BELGIQUE : Dotremont, Noiret.
GROUPE EXPERIMENTAL DANOIS : Jorn.
GROUPE EXPERIMENTAL HOLLANDAIS : Appel, Constant, Corneille. 

Pour un rapide portrait de Joseph Noiret, laissons d'abord la parole à Pierre Puttemans, le plus jeune des « sept types en or » (1) et qui est à présent l'unique témoin vivant du groupe Phantomas :

"Malgré un goût pour la discrétion et une horreur quasi viscérale de toute théorisation et de tout manifeste, Joseph Noiret était sans doute le plus porté à émettre des jugements critiques parfois féroces, à rédiger des préfaces de livres ou d’expositions […] Plusieurs mythes doivent être démontés ici. D’une part, celui d’une rupture avec la France tout entière, et avec Paris en particulier qui la résumerait comme une globalité : d’une part, l’acronyme Cobra me paraît plus inclusif qu’exclusif ; nombre d’artistes français vont très rapidement se joindre au mouvement, qui est ainsi plus lié au rejet d’une théorisation univoque et du dogmatisme qu’à tout autre rejet."
[…]
"Joseph Noiret fut sans doute, avec moi qui suis architecte, le seul collaborateur que le métier « civil » n’ennuyait pas : il enseigna la littérature et la philosophie dans le réseau secondaire, puis à l’IESS avant de le faire à La Cambre, dont il fut directeur en 1979 […] Les questions d’actualité politique ou idéologique étaient très rarement évoquées ; toutefois, Noiret exprima très rapidement son dégoût du réalisme socialiste […] L’opposition à un certain communisme se traduira notamment dans le texte de Dotremont, Le réalisme socialiste contre la révolution, Bruxelles : Cobra, 1950 (cité par Joseph Noiret dans « Cobra », in Phantomas n°100-111 (La Mémoire).

Pierre Puttemans, Joseph Noiret ou l’aventure dévorée : de Cobra a l’Estaminet

(1) Pierre Puttemans nous confie par ailleurs que « L’appellation Sept Types en Or paraît avoir été créée par Théodore Koenig en 1979, par allusion au film italien Sept Hommes en Or, parodique et policier ».

Joseph Noiret revient lui-même sur les événements qui ont préludé à la naissance du mouvement Cobra, dans La Belgique sauvage (Phantomas) :

"Dans une glaise commune, le travail de poètes, de peintres, d'ethnologues creusait les sillons qui allaient devenir un champ. À travers l'Europe, le hasard des rencontres, des voyages, des revues ou des exposition ménageait les contacts nécessaires à chacun pour franchir le cul-de-sac d'un horizon illusoire. Était-il concevable que toutes ces expériences s'ignorent, que ces élans jamais ne se rencontrent ? L'art expérimental exigeait une unification momentanée des efforts, lui qui jouait son existence chaque jour et chaque nuit et tendait vers ce moment où il ferait lui-même le jour et la nuit. Une telle exigence conduisit des peintres et des poètes à ouvrir une salle des pas trouvés, un univers de la bonne santé poétique et picturale, où la recherche sensible confronterait ses évidences. Aussi puis-je affirmer que COBRA devait naître, unir, puis prendre de nouveaux visages selon les nécessités de notre vie".

"Après la fin de Cobra, Joseph Noiret allait poursuivre avec le peintre et sculpteur Serge Vandercam une expérience d’œuvres communes dont on trouvera les traces dans divers tableaux, l’aménagement d’une station de métro bruxelloise, une réalisation située au musée du Sart-Tilman, etc."
Pierre Puttemans, texte cité


Être vigilant pour que le vivant que je suis se garde vif, pour que le vivant que je veux être ne s'enlise pas dans les strates de la mémoire.

(J. Noiret, La recherche des lieux)

PHANTOMAS, 1953 

Aux côtés de Marcel Havrenne et Théodore Koenig, Joseph Noiret était le plus jeune des trois fondateurs de la revue Phantomas.

« Sur le plan poétique, Noiret paraît s’être essentiellement interrogé sur le langage et le mécanisme de l’écriture, comme en témoignent l’œil, l’oreille et le lieu, ou Tas de mots, mise en scène des regards. L'aphorisme ou le jeu de mots apparaissent moins que chez Koenig ou Bourgoignie. A cet égard, il est plus proche de François Jacqmin. »

Pierre Puttemans, texte cité

Ta langue, dit-elle, n'est pas pieuse, est pas pilleuse, est papilleuse.

(J. Noiret, Écritures)

Le saccage initial comme nécessité de tout acte initiateur.

(J. Noiret, La recherche des lieux)

Elle avait le goût salé que l'on connaît à ces filles dont le bout des seins est âcre et noir.

(J. Noiret, Écritures)

Insidieux, le cœur d'artichaut habité de poils : cœur et sexe dans le même instant, dans le même lieu.

(J. Noiret, Le cœur mis à nu comme organe mécanique)

Dans un texte intitulé Phantomas sur la sellette et peu à cheval..., publié dans le volume de La Belgique sauvage, Joseph Noiret faisait part de plusieurs points de vue concernant la pertinence du concept d'avant-garde ; si l'expression est à présent tombée en morceaux (par pourrissement naturel sémantique, non structurel) le propos reste foncièrement et fromagèrement d'actualité :

"Sachant bien aussi que la littérature d'avant-garde n'est pas nécessairement l'avant-garde de la littérature (et que d'ailleurs l'avant-garde s'ignore nécessairement comme telle), il faudrait tenter de définir, avant qu'il ne tombe complètement en morceaux – ce qui serait réjouissant, non ? - le concept pourri d'avant-garde : alors s'ouvrirait le vrai carnaval, au-delà de toute critique littéraire possible. Cette tentative exigerait la mise au point de critères de définitions, dégagés de toute mode, qu'il serait fort hasardeux d'établir et combien harassant : nous préférons donc faire l'amour, quel qu'en soit par ailleurs le mode.

Phantomas ne confond pas le carnaval avec le port de masques, il n'a pas le souci de l'avant-garde telle qu'on la fabrique ou qu'elle se fait, fromagèrement parlant, dans les milieux du lobby de la « littérature ». Phantomas ne s'enivre pas avec des étiquettes de flacons, Phantomas vit le jeu, joue la vie, ne joue pas le jeu."

LA CAMBRE, 1980 

Joseph Noiret fut en 1980 le premier directeur de l’Institut après la scission de l’enseignement des beaux-arts et de l’architecture et le resta jusqu'en 1992 […] Il y créa rapidement la section de restauration d’œuvres d’art […] L’atelier d’ « espaces urbains et ruraux », qui succéda à l’atelier du vitrail puis à celui de Transparence et matières de synthèse, fut rebaptisé par Noiret […] L’atelier de Haute Couture, présent jusqu’en 1964-1965, refit surface après quelques années d’éclipse, sous le nom d’atelier de stylisme. Des défilés de mode furent organisés dans plusieurs lieux publics de la capitale. Enfin, Noiret confiera à Yannick Bruynoghe (tôt disparu et proche de Phantomas) un cours d'histoire du jazz. 

Écrire : vouloir se souvenir de ce qui n'a pas encore eu lieu, de ce qui va prendre corps dans l'acte d'écrire, de ce qui va me porter plus loin dans le long cheminement du langage.

(J. Noiret, La recherche des lieux) 

L'ESTAMINET, 1993

"Joseph Noiret fonda en novembre 1993 une « revuette » plus confidentielle et à nouveau corrosive et parfois facétieuse, L’Estaminet, qui parut « au fur et à mesure des besoins », sous l’enseigne « à l’improviste ». Il y publia des textes inédits des anciens collaborateurs de Phantomas, une partie de la correspondance de Christian Dotremont avec Noiret, etc. L’esprit des premiers numéros de Phantomas y est revenu."

Pierre Puttemans, texte cité
photo de Serge Noiret

Comment se passionner à résoudre une énigme si, au bout du tunnel, ne s'ouvre pas l'énigme d'un autre tunnel ?
(J. Noiret, Écritures)

Principales publications de Joseph Noiret :
L’aventure dévorante, Bruxelles : Cobra 1950. Ill. Pol Bury
Description de Cobra, Bruxelles : Palais des Beaux-Arts 1962
Histoires naturelles de la Crevêche, Bruxelles : Phantomas Acoustic Museum 1971, ill. Mogens Balle
Tas de mots, mise en scène des regards, Bruxelles : Phantomas 1971. Ill. Maurice Wijuckaert
Cobra, Bruxelles : Phantomas 1972
Mise en scène de l’éphémère, Naples : Framart Studio, 1975. Ill. Sergio Dangelo
L’œil, l’oreille et le lieu, Bruxelles : Bibliothèque Phantomas, 1979 (ce volume reprend notamment des textes antérieurs)
L’espace oblique, Bruxelles : La pierre d’alun, 1986. Ill. Godfried Wiegand
ChronoCobra, Bruxelles : Didier Devillez, 1986
La conversation de Bierges avec Serge Vandercam, Gerpinnes : Tandem 1992

mercredi 10 octobre 2012

Les 7 types en or : Paul Bourgoignie [1915-1995]

Paul Bourgoignie (photo Etienne Lecomte)
Ce personnage discret […] est peut-être le moins cité des surréalistes belges.
…/…
Si l'on retrouve son nom au bas de l'un ou l'autre manifeste et dans quelques numéros de revues, sa bibliographie est peu abondante, ses apparitions rares et sa parole quelque peu voilée.
…/…
En dehors de quoi, Paul Bourgoignie paraît être, comme plusieurs autres auteurs, un cas assez significatif de fidélité et d'éclectisme conjugués. Sans qu'il cesse d'affirmer très clairement son appartenance au groupe surréaliste, en effet, on trouvera son nom - et bien davantage : sa participation active – dans diverses composantes de la «Belgique Sauvage», appellation inventée en 1971 par la revue Phantomas. Ainsi Bourgoignie participera-t-il très régulièrement aux activités de Phantomas (au point d'en être sacré « type en or » en 1969), au Daily Bul et à diverses publications.

Joseph Noiret, dans son texte publié dans La Belgique sauvage, cite Paul Bourgoignie à plusieurs reprises : d’abord, comme faisant partie, dès 1947, du surréalisme-révolutionnaire en Belgique, puis du mouvement COBRA, formé fin 1948 et qui se dissoudra volontairement en 1951. En dehors de son activité poétique, Paul Bourgoignie était architecte, mais exerça sa profession de dessinateur au service des autres.
…/…
Une part importante des textes de Paul Bourgoignie antérieurs à 1979 a été reprise dans La brouette aux longs-courts ; ainsi y retrouve-t-on, moyennant quelques mises au point, la quasi-intégralité de Moroses Mots Roses (1968), de Lettres en jeux / Jeux de l'être (1969), et des Lettres de mon moulin /Exercice des lettres pour petites polices (1971) et de nombreux textes publiés en revue.

La brouette aux longs-courts reprend aussi bien des proses poétiques (dans une ligne assez semblable à celle de Marcel Lecomte) que des poèmes strictement surréalistes, des pseudo-aphorismes, des jeux de mots, des notations qui tiennent de la page de journal, des notes de lecture, des textes théoriques, etc.

On complètera la connaissance de Paul Bourgoignie par l'article sur Les Lèvres Nues (dans La Belgique Sauvage). Ce texte paraît particulièrement important pour situer et comprendre la trajectoire qui a été évoquée au début de cet article. Bourgoignie y écrit notamment : «L'expérience surréaliste en Belgique s'est servie de publications multiples ; il y eut des revues, des tracts et des livres. S'il est possible d'en dégager des caractères qui les ramènent à des traits fondamentaux communs, cela dépendra moins d'une relativement courte période où il y eut un groupe constitué se concertant que d'un attachement à la rigueur accordée aux relations entre pensée et action de la part de leurs animateurs ».

Une autre clé, plus énigmatique et plus intime à la fois, se trouve dans un long texte, sous forme de lettre à Théodore Koenig, datée du 6 décembre 1968, repris dans La brouette aux longs-courts après avoir été publié dans le numéro 94-98 de Phantomas. Sous le titre «Parlez-moi de vos lectures», Bourgoignie produit un pêle-mêle littéraire où se retrouvent à la fois Amenophis, le Daily-Bul, les Mémoires d'Hadrien, Mariën, Broodthaers, Sade, l'Almanach du Père Sirius, le journal Spirou, Marivaux, l'Abbé de Choisy, la princesse Palatine, San Antonio, G.H. Hall (un auteur policier publié par le Fleuve Noir), E.V. Cunningham, etc. Étonnante coupe de la mémoire !

Ne lisons-nous pas tous autant que nous sommes, ce que nous indiquent des amis lorsque leurs goûts, ou quelques côtés particulièrement fins de leur personnalité ont fait que nous y soyons attentifs ou intéressés ? Cela va souvent plus loin que la simple curiosité. Le titre d'un livre suggéré par l'un ou l'autre de ces amis-là, plus que retenu, nous aura mis l'eau à la bouche. Nougé, Scutenaire, Lecomte et d'autres m'ont fait rencontrer des auteurs dont nulle revue ne parle plus, qui m'ont ravi.

Nougé, Lecomte, Scutenaire : ces trois aînés, figures essentielles du surréalisme bruxellois, ont contribué à former la sensibilité de Paul Bourgoignie - et sans doute, une certaine raréfaction de l'air qu'il s'est toujours plu à respirer ; pour parler vite, on pourrait dire qu'on retrouve chez Bourgoignie la rigueur hautaine de Nougé, la minutie bouleversée de Lecomte et la dérision fulgurante de Scutenaire.

Aucune bibliographie systématique ne semble avoir été faite de l'œuvre de Paul Bourgoignie ; on en est réduit, ainsi, à consulter ses propres collections et souvenirs.

Il reste à parcourir une œuvre dont la partie la mieux émergée se retrouve dans La brouette aux longs-courts […] Quelques textes en prose, d'abord, où s'inscrit, depuis les Illuminations, une des meilleures parts de la sensibilité contemporaine. En Belgique, Marcel Lecomte y a excellé, marquant de son influence le mouvement surréaliste tout entier, et bien au-delà. Le ton particulier qu'y apporte Bourgoignie est celui d'une sentimentalité extrême tempérée par la dérision -le coup de pied que se donne immanquablement Charlie Chaplin - et l'attention portée aux détails les plus intimes de la vie quotidienne.

Les poèmes de Paul Bourgoignie s'inscrivent bien évidemment dans la perspective du «beau comme» de Lautréamont, ou de la fameuse définition de Breton : « Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d'associations négligées jusqu'à lui, à la toute puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée». Il serait sans doute abusif de lier les poèmes de Bourgoignie à une écriture automatique qu'à vrai dire le surréalisme a moins pratiquée qu'il ne le prétend, et dont Breton a bien montré les limites (Du surréalisme en ses œuvres vives, 1953) ; et d'ailleurs, on ne saurait assez méditer la recommandation de Nougé : 

« Exégètes, pour y voir clair, rayez le mot surréalisme ».
(Histoire de ne pas rire, Bruxelles, Les Lèvres nues, 1956)

  Extraits du texte de Pierre Puttemans, Paul Bourgoignie, le surréalisme, le Daily Bul et Phantomas 
publié dans l’excellente revue Textyles - N°8, Surréalismes en Belgique
 
Portrait du poète Paul Bourgoignie par René Magritte

Il est à noter que Paul Bourgoignie apparaît, sous les traits de Sigmund Freud, dans le film de Marcel Marïen L'Imitation du cinéma, dont Tom Gutt est l'acteur principal, farce érotico-freudienne contre l'Église, qui provoqua lors de sa projection le 15 mars 1960 un scandale suivi le 17 d'une plainte déposée au parquet de Bruxelles. Le film sera encore projeté à Liège, à Anvers dans une salle des fêtes et à Paris au Musée de l'Homme puis, la demande d'autorisation repoussée, interdit en France en février 1961.

À la fin de son texte, Pierre Puttemans écrit que « la part la plus singulière des œuvres de Paul Bourgoignie est constituée de jeux de mots graphiques ou auditifs - débusquages de sens et de contresens dans la langue, aiguisés par la dérision ». En voilà quelques exemples :

D’un abécédaire à un crabe dédié

Cellier rose de la sorcellerie

Boulevardier
Au bordel ivre

Anagrammes, Lettres de mon moulin

Mieux vaut
un compromis 
que deux comprimés.
-:-:-:-:-
Chassez le naturel
il revient aux Galapagos.
-:-:-:-:-
Un laveur de vitres en costume à carreaux.
-:-:-:-:-
Tout ridé comme
un vieux complice.
-:-:-:-:-
La loi du clerc obscur.
 -:-:-:-:-
Un carnet de maladresses.

Courtes pointes II, Chapeaux forts et châteaux formes