La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.

Encyclopédie des symboles (sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)


auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr
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jeudi 3 juin 2021

Lever un lièvre ou la fortune poétique du lièvre et de la luzerne

André Pieyre de Mandiargues, reconnu à juste titre comme un orfèvre de la langue, nous parle de la valeur comparée du poème en prose et en vers, et en même temps de ce qui les rapproche et les distingue. Évoquant le succès du poème en prose « projeté par un jeune chantre inouï, Rimbaud » (faisant l'impasse sur Baudelaire et Le Spleen de Paris, ce qui est étonnant), il fait remarquer que ce genre aurait pu définitivement supplanter le poème en vers, « réguliers ou irréguliers » et c'est là, à propos de ces deux épithètes, que le préfacier choisit d'esquiver tout approfondissement de la question : « je sais que je lève un lièvre qui m'entraînerait trop loin, si j'avais l'imprudence de le suivre ». En effet, le caractère bref de la préface ne le lui permet pas et il est conscient que s'engager dans une forme d'essai littéraire serait propre à embarrasser, voire compromettre sa mission introductive à l’œuvre de Gérard Macé dont il a la charge.

Mais il triche, bien sûr, tout au moins il va par sauts et bonds, à sa fantaisie, à tel point que sa Préface finit par ressembler elle-même aux imprévisibles mouvements de déroutement de l'animal !

« Simplement, je souhaiterais que l'on distingue entre l'esprit, ou l'inspiration, ou l'imagination, ou la tension, poétiques, dont la prose est un véhicule admirable, et la forme catégorique de la poésie, qui tient à la connaissance et à l'usage de la métrique dans le vers libre autant que dans le vers régulier. »

Afin d'appuyer cet aspect, Mandiargues cite d'un côté Guillevic qui, dans son usage du vers libre, fait preuve d'une « justesse et une aisance » qui l'émerveille, et de l'autre, Leopardi, « exemple souverain de lyrisme prosaïque »

Et de constater que le thème qu'il projetait de tenir à l'écart revient sur le devant de la page :

« Le lièvre se joue de moi ; qu'il aille courir où il veut ; de lui je me désintéresse... »

Mais c'est surtout cette suite qui, justement, nous intéresse ici en tant que lièvre lunaire :

« Cependant, avant de perdre des yeux, pour en venir à Gérard Macé, l'animal voué à la lune, je remarquerai que depuis trois bons siècles les poètes français font disparaître celui-là dans la luzerne, ou l'en tirent au besoin. Que telle légumineuse fourragère soit vraiment la nourriture favorite du lièvre, je n'en jurerais pas ; non, mais le mot « luzerne » est ensorcelé, électrisé [1] ; celui de « lièvre » (carrefour de mythes essentiels) ne l'est pas moins ; les premiers poètes dans le langage desquels ces deux mots trouvèrent un harmonieux lit avaient donc mérité le titre de mages. A la longue, pourtant, la magie des associations des mots s'use, et Gérard Macé, puisque c'est de lui qu'il est question, mettra dans la luzerne n'importe quoi sauf des lièvres, mettra les lièvres n'importe où sauf dans la luzerne. Tout comme Péret, par exemple, à qui souvent je pense quand je lis Gérard Macé (dont il s'est depuis beaucoup éloigné). Péret qui fut l'un des plus inspirés magiciens du poème en prose, quoique en apparence et de préférence il écrivît en versets. »

[1] « Ensorcelé », probablement, « électrisé », certainement, puisque le mot luzerne, comme sa phonie le fait entendre, laisse filtrer la lumière, dérivant du latin lucerna puis de l'ancien provençal luzerna, « lampe », et luzerno, « ver luisant », dixit le Petit Robert.

André Pieyre de Mandiargues, extrait de sa Préface au Jardin des langues de Gérard Macé (éditions Gallimard, coll. Le Chemin, 1974)

samedi 31 mai 2014

Le cycle du lièvre [ Afrique occidentale ]

Géographie

L'aire géographique principale du cycle du lièvre se situe "dans les pays de savane de l'Ouest africain. Il part du sud Saharien et s'étend sur les régions du même type, à travers la Mauritanie, la Guinée, le Sénégal, la Côte d'Ivoire, le Burkina Faso (ancienne Haute-Volta), Mali, Niger et Tchad." Cependant, l'oralité première des contes permet d'essaimer et va bien au-delà de ces frontières, terrestres et maritimes, le cycle du lièvre couvrant la majeure partie de l'Afrique et suivant l'histoire de sa diaspora : c'est ainsi qu'on retrouve les contes du lièvre en Haïti, Martinique, Guadeloupe, en île Maurice, en Guyane et même aux États-Unis (où ils sont devenus les contes de Brer Rabbit, Frère Lapin).

Dans ces vastes territoires, qui couvrent aussi des zones forestières, les traits psychologiques du lièvre restent identiques, mais son nom change bien sûr en fonction des pays et des ethnies : "On le connaît surtout sous le nom de Leuk au Sénégal, de Samba au Mali et de Môrô au Burkina Faso. On le voit successivement appelé Opé (rusé) dans un conte senoufo, Foum dans un conte bissa, Tüb-Rawa dans un conte mossi, Idian-diémé dans un conte dogon, Noufanganda-le malin dans un conte gourmantché, Zomé dans un conte léla, N'guéré dans un conte guinéen, Sonssani dans un conte sénégalais, Foin dans un conte samo, etc. On emploie aussi souvent des surnoms pour désigner le lièvre, lesquels varient également en fonction de leur répartition.

Conte ancien et conte moderne

Le conte traditionnel est évidemment le plus mal connu. Quelques collectages et transcriptions ont commencé seulement à être publiées vers la fin du 19e siècle et au siècle dernier. "Anthologie nègre" de Blaise Cendrars paru en 1921 eut un grand succès auprès du public français, mais les contes du lièvre y sont très rares : "le recueil très fourni est intéressant, nous dit Marcelle Colardelle-Diarrassouba, mais il reste confus..."
C'est avec les ouvrages de Léo Frobenius et Maurice Delafosse que la littérature orale des contes africains est véritablement mise en valeur, mais aussi grâce au travail de mémoire d'un certain nombre d'écrivains indigènes qui ont recueilli des contes, lesquels furent publiés dans des revues. En ce qui concerne les contes du lièvre, citons parmi les auteurs principaux : Birago Diop (Les Contes et Nouveaux contes d'Amakou Koumba, 1947 et 1958), M. Guilhem (Contes et tableaux de la savane, 1962), Senghor et Sadji (La Belle histoire de Leuk-le-lièvre, 1963), A. Terrisse (Contes et Légendes du Sénégal, 1965)...

Le physique et le caractère du lièvre

Parmi les animaux des fables africaines, le lièvre se distingue par sa vivacité physique et son caractère rusé, espiègle, malicieux. Les deux aspects, physique et psychologique, sont en rapport étroit : ses longues oreilles, la petitesse de son corps contribuent à son agilité, sa qualité d'éveil et sa présence d'esprit. Birago Diop, dans un conte, en fait un portrait amusant : 

"Leuk s'en alla, sautillant du derrière, secouant clap ! clap ! telles des sandales de femme Peulhe, ses longues oreilles." 

Cette différence de proportion entre ses oreilles et son corps est fréquemment soulignée, mais il y a aussi ses longues pattes et sa queue courte : "un petit animal gris-roux au ventre blanc, léger, sautillant" (Roland Colin), qui "galope vif" et "sautille du derrière" (Birago Diop). Un article publié en 1948 par Thiam, dans Présence africaine nous dit que les conteurs africains sont d'abord des observateurs des comportements des animaux et que "leur allure générale exprime un type moral". Dans le même article, l'auteur dépeint le lièvre, en reliant justement ses caractéristiques physiques et morales :

" Le lièvre est la malice personnifiée. les yeux petits et vifs, ses grandes oreilles toujours mobiles, intriguent ses compagnons. Sa rapidité lui permet de jouer des tours aux grands animaux, puis de disparaître avant d'être pris et châtié. On dit que son corps tremblant et sa pose ramassée toujours prête à bondir, dénotent l'inquiétude où il se trouve à la suite de ses ruses."

Son art de la ruse, Lièvre le fait éprouver "à tous les animaux, aux hommes, au roi lui-même ; et un jour, il alla jusqu'à essayer de se mesurer à Dieu." Il défie les représentants du pouvoir (le plus souvent tyrannique) et s'attaque à l'ignorance, mais son meilleur et son plus fréquent faire-valoir, c'est l'hyène, animal stupide et avide qui l'accompagne dans la plupart des contes. Du côté des puissants, Lièvre berne "très souvent Lion, le roi des animaux" et du côté des hommes, le roi lui-même, dont il convoite la fille...
Lièvre nourrit des défauts à partir de ses propres qualités et quand il ose défier Dieu, qui le met à l'épreuve sans toutefois parvenir à le faire échouer, celui-ci le frappe sur la tête et le renvoie en disant :

- Halte là ! si j'augmentais ton esprit, tu bouleverserais le monde."

Il n'y a guère que la divinité qui puisse réprimer ses élans. Mais, en parlant de défaut, on doit admettre que l'instrument principal de la ruse de Lièvre, c'est le mensonge : "Lièvre est un menteur invétéré ; l'on peut dire que dans tous les contes où il gagne - et il gagne pratiquement toujours - il y ment une ou même plusieurs fois. Ces mensonges font partie du stratagème qu'il invente pour se tirer d'affaire."
Ensuite, un des traits de caractère de Lièvre, c'est d'être "le plus beau parleur qui soit". Et d'user de la flatterie, de manière insistante. Pour le besoin, il ira jusqu'à voler et dans certains contes, il peut en outre agir avec une sévérité cruelle. Voilà en tout cas un portrait moins univoque, que Marcelle Colardelle-Diarrassouba dresse pour nous :
"Mensonge, flatterie, tromperie, déloyauté, vol, voilà les moyens qui permettent à Lièvre de triompher. Nous sommes tentés d'en déduire que Lièvre est tout simplement un individu pourri de défauts et qui est le mal personnifié."

Ces défauts contrebalancent ses qualités et font de Lièvre quelqu'un d'ambivalent, qui s'adapte aux circonstances, mais dont il ne tire pas forcément profit pour lui-même : rappelons qu'il est d'abord le défenseur des faibles et s'il agit en mal, c'est qu'il est guidé en cela par l'assurance du bien d'autrui (si ce n'est pour la sienne aussi !) Le conte africain, comme beaucoup d'autres, est avant tout moral, mais d'une moralité qui ne se veut pas rigoriste. C'est ce qui le rapproche, comme nous le verrons ensuite, mais aussi le distingue du Renard des fables françaises et d'autres types de héros populaires.

Par ailleurs, pour parvenir à ses fins, Lièvre recourt souvent à la musique. Comme le note Senghor, "le rythme domine et anime tous les arts africains". Ainsi, "le chant, la musique et la danse sont un véritable don chez le lièvre". C'est un élément de magie, un ressort du merveilleux. Mohamadou Kane écrit à ce propos :

"C'est le chant qui sert souvent de véhicule au merveilleux.../... C'est de toute évidence par le chant, par le verbe poétique, la parole ayant retrouvé sa plénitude originelle, que l'on établit la communication et l'interpénétration entre les univers, de la réalité et du merveilleux."

C'est l'élément rythmique qui fonde également la structure narrative du conte, avec ses répétitions, ses onomatopées, qui servent à charmer et envoûter l'auditoire. Procédé commun, certes, mais très présent bien sûr dans le corpus de contes africains.

Les partenaires du Lièvre

Comme nous l'avons noté, l'hyène est la principale partenaire du Rusé : c'est un "animal de malheur, une bête nuisible (qui a la réputation de déterrer les cadavres)". Elle n'est généralement désignée que par des sobriquets et des appellations péjoratives : "la noire", "celle du derrière", "la mal abaissée", "la puanteur", "la mauvaise gueule", etc.

"L'affreuse bête est essentiellement sotte et goinfre ; mais elle est aussi avide, jalouse, naïve, égoïste, fourbe, hypocrite et méchante", nous dit Marcelle Colardelle-Diarrassouba dans son ouvrage qui sert ici de référence. Cependant, il faut remarquer que celle-ci "est toujours d'accord et toujours victime".

Le lion a un statut particulier, royal et fort selon les critères familiers, mais qui n'empêchent pas Lièvre de se jouer de ces atouts. Beaucoup d'autres représentants de la faune africaine apparaissent dans le Cycle du lièvre. Mentionnons quelques-uns qui ont pour réputation d'être également malins, comme le singe Golo, mais qui ne parviennent pas malgré cela à se hisser à la hauteur du lièvre ; de même, "un tout petit animal qui ne doit pas être oublié, c'est le grillon ; mais lui n'est pas l'ennemi de Leuk, car ce tout petit-là est lui-même protecteur du faible ; c'est lui précisément, "Sallyr-le-grillon" qui délivra Leuk un jour qu'il était prisonnier de Bouki l'hyène et prêt à être tué par elle."
Ce ne sont là que quelques exemples d'animaux qui peuplent les contes du cycle du Lièvre, où bien sûr la faune est largement représentée. Un cas particulier est celui de l'araignée et qui a donné naissance à un autre cycle de contes qui appartient aux zones forestières.
Dans les contes noirs de l'ouest africain, Roland Colin note qu'il est "rare que Lièvre trouve son maître", mais il peut arriver qu'il ne soit pas vainqueur. À ce sujet, l'auteur mentionne un conte gourmantché où le lièvre est dominé par le porc-épic, en ajoutant que "c'était la première fois". Toutefois, dans un autre conte, d'origine mossi, rapporté par M. Guilhem, c'est Scorpion qui l'humilie et une autre fois encore, dans un conte cette fois senoufo, c'est la pintade, réputée elle aussi très rusée, qui gagne la partie dans un procès qui l'oppose à Lièvre. Dans deux autres contes, enfin, c'est l'engoulevent qui met Lièvre dans la situation de "tel est pris qui croyait prendre".
 
En conclusion, selon les mots de Marcelle Colardelle-Diarrassouba, on peut dire que "la tradition orale a su faire de Lièvre un être riche : il gagne, mais il est parfois vaincu ; il est bon, mais pas toujours sans reproches ; il est le petit lièvre de la brousse au pelage brun-roux et aux longues oreilles, mais il est aussi, complexe, énigmatique, imparfait : toute l'image de l'homme !"

Les leçons des contes du lièvre

Les excès du pouvoir, la brutalité, la violence, c'est tout cet ensemble d'arbitraire et d'autoritarisme que les contes du Lièvre condamne, à travers ses figures les plus représentatives de la faune dominante : le lion, l'éléphant, la panthère, le léopard, l'hyène. Au final, ce sont les "petits" qui gagnent par leur finesse d'esprit, à charge de revanche ou plus simplement souci d'équilibre.
"Ce ne sont pas seulement la Royauté et la Chefferie, dans ce qu'elles ont de plus défectueux, qui sont attaquées, mais aussi les défauts de l'individu lui-même."
Quand bien même Lièvre et certains animaux réputés faibles ne dédaignent pas employer des procédés litigieux qui pourraient les faire basculer du côté des méchants, ceux-ci leur seront pardonnés, au motif qu'ils doivent mettre leur infériorité physique au profit de leur intelligence, pour leur propre défense. Ce que R. Mercier définit comme une "attitude lucide en face de la réalité".
La sottise et l'ignorance sont impardonnables, de même que l'égoïsme, l'avidité, la cupidité et la jalousie, tous ces vices qui font l'objet de la satire, laquelle s'exerce dans les deux axes, social et moral, visant à garantir la "bonne entente du groupe", conformément à un "devoir de solidarité réciproque à tous les niveaux", dans le respect de la tradition transmise par les ancêtres. Nul doute que les contes, "genre avant tout populaire", ont une valeur initiatique et que le Lièvre apparaît comme un initié qui contribue à éclairer, à fonder une "morale sociale où les vertus individuelles doivent être mises au service de la communauté". C'est, somme toute, une vision optimiste, une façon de voir le bon côté des choses, qui peut passer pour naïve à nos yeux mais qui, au regard de l'histoire de l'Afrique et de ses nombreux drames, reste essentielle pour assurer la cohésion...

Toutes citations extraites du livre de :
Marcelle Colardelle-Diarrassouba, Le lièvre et l'araignée dans les contes de l'ouest africain
(10/18, Union Générale d'éditions, 1975)

Relations du Lièvre des contes africains avec les figures de Renard, Coyote et plus généralement du Trickster

Des similitudes existent en effet entre ces différentes figures, mais il faut se garder d'établir un lien d'identité trop direct entre elles, chacune existant avec ses particularismes, selon leur origine et les périodes de l'histoire dont elles dépendent. La figure du Lièvre africain ne semble pas devoir être calquée sur le cas complexe du "trickster" que j'ai pu exposer ici, qui regroupe lui-même diverses figures car celui qu'on définit comme un "décepteur", selon l'expression employée par Levi-Strauss, est reconnu comme un démiurge, à la fois civilisateur et destructeur, affranchi des dogmes, des conventions. Bien que le Lièvre puisse posséder des qualités d'initié et user de certains procédés magiques, il n'apparaît pas comme une créature asociale pouvant provoquer un retournement des valeurs. Marcelle Colardelle-Diarrassouba note fort à propos que le Lièvre, miroir de l'homme et de ses vicissitudes, se porte finalement garant de la tradition et que "la leçon du conte est sans doute la soumission à une hiérarchie" et que les sujets eux-mêmes "doivent à leur tour être profondément soumis à leur chef hiérarchique en tant que protecteur de la communauté au sein de laquelle ils vivent". Si l'un des traits de caractère commun entre ces personnages est bien la ruse, la malice, il faut se rappeler que le "trickster" est autorisé à saper l'édifice de la loi, à tout remettre en cause, selon son bon vouloir, dans une espèce de folie anarchiste, et qu'il a d'abord une fonction de "briseur de tabou". À moins d'être reconnu comme nuisible et de le ridiculiser, Lièvre ne s'oppose pas au pouvoir fondamentalement, de même qu'il ne se permet pas de manquer de respect à la religion. C'est là une différence marquante qui, malgré les ruses de l'intelligence communément déployées et les écarts de conduite observés, inhérents aux stratagèmes mis en place, conduit Lièvre à une morale sociale et individuelle de responsabilité, tandis que la figure du trickster est foncièrement motivée par la transgression, le dépassement des limites. La visée n'est pas la même, quoique dans leur nature même, ces figures agissent comme des "aiguillons". En conclusion, le trickster ne saurait être identifié à Robin des bois, pas plus que Leuk le Lièvre ne s'accorde à la charge ravageuse d'un Bugs Bunny, mais que le trickster a sans doute plus à voir avec le personnage cartoonesque et Leuk, parallèlement, avec le redresseur de torts de la forêt de Sherwood.

Un article de Jean-René Bourrel sur le site de l'Ecole des loisirs à propos de Leuk le Lièvre

dimanche 30 mars 2014

lundi 17 mars 2014

Joseph Beuys : comment expliquer les tableaux à un lièvre mort








Dans cette performance réalisée en 1965 à la galerie Schmela, à Düsseldorf, Joseph Beuys est seul avec un lièvre mort à l'intérieur de la galerie alors que le public doit regarder l'action de 3 heures de l'extérieur. Joseph Beuys a la tête recouverte de miel et de feuilles d'or. 








 





Au pied droit de Beuys est attachée une longue semelle d'acier contre laquelle est déposée une semelle de feutre de même dimension. Il trimbale avec lui un lièvre mort à qui il murmure des choses inaudibles pour l'audience, lui montrant des tableaux accrochés aux murs de la galerie.


samedi 15 mars 2014

« Monsieur Blanchot » ou le lièvre variable [lepus timidus]

Moins connu que le lapin sauvage ou le lièvre de garenne, car beaucoup plus difficile à apercevoir, le lièvre variable, s'il appartient comme ses camarades à la famille des léporidés herbivores et à l'ordre général des lagomorphes, est une espèce originale qui ne change pas seulement de pelage, mais qui présente bien des singularités. Et voyez d'abord comme il a la classe, avec sa livrée immaculée !

Voilà quelques éléments qui fondent sa particularité :

L'espèce se serait différenciée au cours de la dernière glaciation quaternaire, le climat rigoureux qui régnait alors sur l'Europe, avait alors obligé la faune à des adaptations importantes. La stratégie de camouflage du lièvre variable en a fait une espèce à part entière. 

En France, la plupart des lièvres variables se trouvent dans les Alpes, le plus souvent à une altitude de 2000m

Gris-brun l'été, Lepus timidus devient blanc à l'automne et fait ainsi des économies d'énergie, le blanc limitant le rayonnement de chaleur de l'animal (climatiseur organique) ; ses oreilles sont aussi plus courtes et il est globalement plus en rondeur, accentuant son aérodynamisme ; ses pattes arrières sont aussi plus longues, et surtout plus larges, et s'apparentent à des raquettes naturelles, adaptées au milieu neigeux ; ses incisives, d'une grande force, lui permettent de ronger des écorces (son système digestif lui permet de digérer le bois). Il est capable de manger a peu près n'importe quel végétal et il sait aussi se purger en avalant des graviers, de la terre...

C'est un voyageur longue distance avec des parcours de dénivelés pouvant aller jusqu'à 1000m. Il fréquente tous les milieux de la montagne à la recherche de nourriture. Il fait aussi de très nombreuses crottes (près de 400 par nuit) qu'il sème sur son passage : lisses et rondes, comme formées de sciure, on les identifie aisément. A ce propos, le lièvre variable est caecotrophe, c'est-à-dire qu'il produit deux types d'excréments et qu'il mange l'un d'entre-eux, montrant l'exemple d'un précieux recyclage !

On l'appelle familièrement monsieur Blanchot ou Blanchon. Son espérance de vie est de huit ans, mais se réduit le plus souvent à 3 ans et beaucoup de « blanchonnets » ne passent pas l'année. Il y a contre lui bon nombre de prédateurs : c'est au moment où les tendres pousses sortent de terre qu'il redevient gris et se fait mieux repérer par les aigles, renards, hermines, belettes, fouines, martres...

La femelle de Lepus timidus, qu'on appelle aussi la hase, peut avoir jusqu'à quatre portées par an de trois ou quatre petits qui viennent au monde couverts de poils, les yeux ouverts et immédiatement autonomes, avec la même alimentation que celle des adultes.


samedi 8 février 2014

Pif, Paf, Pouf : Robert Musil [ Œuvres pré-posthumes ]

Issu d'une famille de fonctionnaires, d'ingénieurs et d'officiers, Robert Musil est né le 6 novembre 1880, en Autriche. Destiné à la carrière des armes, il l'abandonne pour des études d'ingénieur. Puis, nanti de son diplôme, il part étudier la philosophie et la psychologie à Berlin. En 1906, il publie son premier roman, Les désarrois de l'élève Törless, remarquable et remarqué.

Il décide alors de se consacrer entièrement à la littérature, publie deux recueils de nouvelles, deux pièces de théâtre, mal accueillies, puis attaque une vaste fresque romanesque. En 1933, il quitte Berlin pour Vienne. En 1938, il s'exile en Suisse, à Zurich puis à Genève où il meurt subitement en 1942, pauvre, oublié et sans avoir pu achever ce grand roman auquel il travaillait depuis vingt ans : L'homme sans qualités. Il a laissé également un important Journal, des Aphorismes, Discours et Essais.

Les Œuvres pré-posthumes, publiées en 1936 et que Musil avait lui-même réunies, sont introduites par un Avant-propos qui explique les motivations de son auteur :

« Il arrive que l'inédit, laissé par un écrivain soit une aubaine pour ses lecteurs ; mais, le plus souvent, les œuvres posthumes évoquent de façon suspecte les liquidations ou les soldes. La faveur dont elles semblent néanmoins jouir tient peut-être à la faiblesse, pardonnable, dont le public fait preuve à l'égard des écrivains qui sollicitent pour la toute dernière fois son attention. Quoi qu'il en soit, et quelque distinction qu'il faille maintenir entre soldes et œuvres posthumes, j'ai résolu d'empêcher la publication des miennes avant qu'il ne soit trop tard. Pour cela, le plus sûr, que l'on en convienne ou non, est de les publier soi-même de son vivant. »
 
Robert Musil se reconnaît bien là, avec son humour « à froid », la distinction naturelle de son écriture, subtilement distanciée et toujours teintée d'ironie (notons qu'il subit à cette période une première attaque cérébrale) et enfin la logique habituelle de ses enchaînements, qui fait de lui, avec la précision descriptive, une sorte « d'ingénieur » de la littérature, d'observateur au regard acéré de la condition humaine, pouvant passer parfois pour être quelque peu hautain.

Ce qui intéresse plus spécialement votre lièvre précieux, c'est l'un des contes de la partie « Des histoires qui n'en sont pas », que Musil a intitulé « Enfantine », lequel met en scène monsieur Pif, monsieur Paf et monsieur Pouf, qui sont allés ensemble à la chasse, et qui vont se trouver aux prises avec un lièvre – justement. Cette histoire recoupe d'ailleurs des récits mythologiques (sur l'immortalité du lièvre) et traditions folkloriques (le porteur ou la porteuse de fagot, l’œuf de lièvre pascal). Même si elle n'est pas très longue, nous prenons ici l'histoire (qui n'en est pas) en cours de route et en résumant celle-ci à certains endroits, mais sans dommage pour sa compréhension et la saveur de ses péripéties :

[…] Comme ils descendaient au fond d'une combe, ces messieurs aperçurent un lièvre. C'était la première bête qu'ils voyaient de la journée : ils mirent rapidement en joue, et firent feu tous ensemble. Monsieur Pif tira par-dessus la pointe de sa botte droite, monsieur Pouf par-dessus celle de gauche, et monsieur Paf juste entre les deux, parce que le lièvre était à peu près à égale distance de chacune, tourné vers les chasseurs. Les trois coups produisirent un tonnerre épouvantable, le menu plomb s'entrechoqua dans l'air comme trois nuages de grêle, le sol, furieusement labouré, fuma ; mais, quand la Nature se fut remise de ce cataclysme, on vit où gisait le lièvre, et qu'il ne bougeait plus guère. Seulement, parce qu'ils avaient tiré tous les trois, aucun ne savait à qui il revenait. Monsieur Pif avait crié, de fort loin, que si le lièvre était blessé à droite, il lui appartenait, comme ayant tiré de la gauche ; monsieur Pouf affirmait la même chose pour l'autre flanc ; mais monsieur Paf opina que le lièvre pouvait s'être retourné au dernier moment, et qu'en ce cas, il faudrait décider seulement si la blessure était dans la poitrine ou dans le dos : car, alors, il lui appartiendrait sans conteste ! Quand ils se furent approchés, il apparut impossible de découvrir où le lièvre était touché : à partir de quoi la dispute redoubla d'agressivité.
Courtoisement, le lièvre se leva et dit : « Messieurs, puisque vous ne pouvez vous entendre, je me permettrai de continuer à vivre. Je ne suis tombé, me semble-t-il, que d'effroi... »
Monsieur Pif et monsieur Pouf restèrent un instant, comme on dit, paf, ce qui, de monsieur Paf, va sans dire. Mais le lièvre sans se laisser décontenancer, continua. Il ouvrait de grands yeux hystériques (sans doute parce que la mort l'avait tout de même frôlé), et prédit aux chasseurs leur avenir :
« Si vous me laissez la vie, messieurs, dit-il, je vous prophétiserai votre fin. Vous, monsieur Pif, dans sept ans et trois mois déjà, la faux de la mort, sous la forme des cornes d'un taureau, vous fauchera ; monsieur Paf, lui, deviendra très très vieux, mais je vois à la fin quelque chose d'infiniment désagréable, quelque chose... ah ! Ce n'est pas facile à dire !... »
Il s'arrêta, regarda Paf avec compassion, puis coupa court et ajouta rapidement : « Quant à monsieur Pouf, c'est bien simple : il s'étouffera sur un noyau de pêche. »
Les chasseurs avaient blêmi. Le vent siffla dans les terres.
Mais, tandis que leurs escopettes battaient encore dans le vent contre leurs jambes, leurs doigts les rechargeaient, et de dire à l'unisson : « Comment peux-tu connaître ce qui ne s'est pas encore produit, menteur ! »
« Le taureau qui doit m'embrocher dans sept ans, dit M. Pif, n'est pas né : comment m'embrocherait-il puisqu'il peut encore ne pas naître ? »
M. Pouf se consola en disant : « il suffit que je m'abstienne de pêches désormais pour faire de toi un imposteur ! »
Mais M. Paf fit seulement : « Fi ! Fi ! »
Le lièvre répliqua : « Ces messieurs peuvent penser ce qu'ils veulent : cela ne leur sera d'aucun secours. »
Alors les chasseurs firent mine de piétiner le lièvre à mort sous leurs talons de bottes, et s'écrièrent : « Ce n'est pas toi qui nous rendras superstitieux ! » Survint une horrible vieille qui portait un fagot sur son dos ; les chasseurs, pour que l'apparition ne leur fût pas dommageable, furent obligés de cracher rapidement par trois fois.

La vieille s'en aperçut et se fâcha, et le lièvre en profita pour s'éclipser. Les chasseurs tirèrent sur l'animal, en vain. La vieille femme avait aussi disparu, et il leur sembla avoir entendu un grand rire en même temps que leurs coups de feu...

M. Paf s'épongea le front en frissonnant.
M. Pif proposa de rentrer.
M. Pouf remontait déjà le coteau.

Au sommet du coteau, il y avait une croix et ils s'y sentirent protégés...

« Nous nous sommes dupés nous-mêmes, dit M. Pouf, c'était un lièvre tout à fait banal. »
« Il a parlé pourtant », objecta M. Paf.
« Ce ne peut être que le vent, ou le sang que le froid faisait bourdonner dans nos oreilles », expliquèrent, sentencieux, M. Pif et M. Pouf.
Alors le bon Dieu de la croix de pierre murmura : « Tu ne tueras point... »

Après avoir tressailli, ils s'éloignèrent puis rentrèrent au village... où ils débattirent de cette question philosophique.

« Ce que trois personnes ensemble ont vu et entendu ne peut être en effet un mystère ni par conséquent un miracle : tout juste un mirage. Et les trois chasseurs de soupirer : « Dieu soit loué ! » M. Pif soupira au-dessus de la pointe de sa botte droite, M. Pouf au-dessus de la pointe de sa botte gauche, parce que tous deux louchaient du côté du Dieu dans le champ, en le remerciant à part eux de ne leur être pas réellement apparu ; mais M. Paf, comme les deux autres regardaient ailleurs, put se retourner vers la croix, se pincer les oreilles et conclure : « Nous avons bu de l'eau-de-vie à jeun, aujourd'hui : ce qu'un chasseur ne devrait jamais faire... »
« C'est exact ! », s'exclamèrent-ils en chœur. Ils entonnèrent une joyeuse chanson de chasse où il était souvent question de vert, et lancèrent des pierres à un chat qui traversait illégalement les champs à la recherche d’œufs de lièvre : maintenant, en effet, les chasseurs n'avaient plus peur du lièvre non plus. Mais cette dernière partie de l'histoire n'est pas attestée comme les autres ; il y a des gens pour prétendre que les lièvres, tels les lapins, ne pondent qu'à Pâques.

Collection Points, éditions du Seuil
Traduction de Philippe Jacottet

dimanche 12 janvier 2014

Épitaphe d'un lièvre, Méléagre de Gadara

Moi, aux pieds rapides, encore enfant dérobé à ma mère, de tout son cœur, moi, le lièvre aux oreilles longues.

En son giron m'aima et me nourrit la jeune fille à la peau douce, Phanion, me faisant brouter des fleurs de printemps.

Je n'avais plus le regret de ma mère. Je meurs d'une nourriture inépuisable, à maint repas m'étant engraissé.

Et près de mon lit elle a enterré mes restes, afin que dans ses rêves toujours elle revît voisin de sa couche mon tombeau.

mardi 26 juin 2012

Le Petit Lapin étymologique et métaphorique illustré

Pourquoi votre lièvre précieux ne s'est-il pas interrogé plus tôt sur ses origines sémantiques dans le cours de ses recherches cuniculaires et mystères lagomorphiques ? Sans doute a-t-il trop souvent la tête ailleurs, et c’est pourquoi les Sélénites amusés le qualifient de Jeannot terrestre. Le Petit Lapin étymologique et métaphorique illustré s'efforcera donc de retracer l'origine et l'évolution des mots lapin et lièvre, ainsi que leurs valeurs symboliques, représentées au moyen d'expressions imagées et locutions proverbiales (dont certaines tombées en désuétude, mais qu’il est toujours bon de se rappeler) ; paysage sémantique qui offre de larges perspectives, mais que je ne serai évidemment pas en mesure de circonscrire (malgré un angle de vision de 340°, je reste myope par devant et derrière).

Étymologie du mot lapin

Au XVIIe siècle, lapin a définitivement remplacé l'ancien français connin, connil ou conhil (ancien provençal), issu du latin cuniculus (conejo en espagnol, coniglio en italien), éliminé à cause de la paronymie avec le dérivé de con, qui donnait lieu à de nombreuses équivoques. Le mot lapin se serait formé vers 1330, à partir de lapriel, laperiaus (pluriel, 1376), d'un radical ibéro-roman lappa "pierre plate". C'est lapereau qui a donné naissance à lapin, et non l'inverse, par changement de syllabe finale (1458).
 
 
On doit donc s'interroger sur le mot lappa, "pierre plate", probablement d'origine pré-romane, dont le sens est devenu « terrier », les lapins établissant souvent leur repaire dans la terre couverte de pierres (hypothèse admise, mais qui reste mystérieuse, sinon douteuse...) La localisation des premières attestations du mot dans l'extrême nord du domaine gallo-roman, et non en péninsule ibérique, a été expliquée par le fait qu'on y faisait probablement commerce par voie de mer des peaux de lapin, ces animaux étant très abondants sur le territoire ibérique. L'évolution de sens résulte d'une métonymie, du nom du terrier à celui "d'animal de terrier". Une autre hypothèse rattache ce mot à l'ancien français lapriel, au portugais laparo, du latin leporellus "levreau", le petit lapin étant assimilé au petit lièvre ; la forme lapin étant un croisement avec le verbe laper au sens de "manger avidement".

Le leporello est une technique de pliage et de collage des pages d'un livre permettant à celui-ci de s'ouvrir comme un accordéon. Selon l'hypothèse courante, le mot fait directement allusion à Leporello, valet de Don Juan qui présente à Donna Elvira la longue liste des conquêtes de son maître, pliée en accordéon, dans le premier acte de l'opéra Don Giovanni de Mozart. Je hasarderais ici l'image, à titre d'étymologie populaire, du lièvre en fuite, zigzagant et bondissant, au corps en contraction/extension (je renvoie ici à cet animal fabuleux appelé lièvre diatonique
étymologie du mot lIèVRE

levre, 1080 ; issu du latin leporem, accusatif de lepus. Le mot d'origine méditerranéenne, remonterait à un substrat ibérique et n'a pas de correspondance en indo-européen. Une deuxième voie, plus compliquée, nous est signifiée par le plus ancien Dictionnaire étymologique de Brachet :

Lièvre — à l’origine levre, du latin leporem (lièvre) par la contraction régulière de lep(ŏ)rem en lep’rem, d’où lebre par le changement de p en blèvre dans la Chanson de Roland par le changement de b en v. Dérivés : levraut, levrette. Lévrier représente le latin leporiarus (proprement chien qui sert à courir le lièvre, dans les textes du moyen âge : Si quis per canes leporarios feram fugaverit, lit-on dans un acte du douzième siècle) par la contraction de lep(ŏ)rarius en lep'rarius et par le changement 1° de p en v ; 2° de arius en ier.

L'étymologie moderne de lièvre, contrairement à celle de lapin, est curieusement brève (et dans le deuxième cas, assez alambiquée !) En définitive, que pouvons-nous retenir de l'ensemble de ces informations ? Que lièvre est issu du latin leporem/lepus, mots qui sont eux-mêmes peu éloignés de lapin, lui-même issu, en dernière hypothèse, d'une source latine/méditerranéenne leporellus "levreau", le petit lapin étant assimilé au petit lièvre (famille commune des léporidés). Au final, il nous semble comprendre qu'à partir du moment où la langue française a décidé de rejeter l'ancienne forme connil/cuniculus de lapin, pour les raisons que l'on sait, un rapprochement s'est opéré avec la source latine leporem/lepus de lièvre, prenant support d'une origine commune pour une fin distincte. Mais je ne suis pas suffisamment savant pour en affirmer la valeur réelle et en démontrer la véracité... Une dernière précision importante, que je découvre pour la circonstance : on dit du lièvre qu’il vagit, mais qu’à la différence de celui-ci, le lapin clapit.

Sources bibliographiques :
Dictionnaire culturel en langue française, sous la direction de Alain Rey (Le Robert, 2005)
Dictionnaire étymologique de la langue française, sous la direction de Oscar Bloch et Walther von Wartburg (PUF, 2002)

VALEURS SYMBOLIQUES

► CHASTETÉ & FÉCONDITÉ, LUXURE & PROLIFÉRATION 

C'est à partir du XVIIe siècle que le lapin, petit mammifère très prolifique, récupérant une partie des valeurs symboliques du lièvre, a développé quelques motifs métaphoriques : le féminin lapine a commencé à s'appliquer à une femme particulièrement féconde, qui fait beaucoup d'enfants. Le terme de lapinisme est par la suite également employé (en Belgique avant 1950) pour désigner, au-delà du couple, la fécondité excessive d’un peuple.

 Où nos femelles vagabondes, Autant que lapines fécondes, Puissent promptement remplacer Ceux que le fer a fait passer.

Scarron, Virgile travesti (1649)

Si le masculin lapin qualifiait d'abord un homme gaillard, actif, résolu (1790), spécialement dans l'argot militaire (1809), la fécondité de l'animal a inspiré son emploi dans un contexte érotique, d'abord dans l'argot du collège (1858) puis dans l'expression populaire chaud lapin (1928), probablement favorisée par l'existence antérieure de la locution chaud de la pince (1866), de même sens, où pince représente — on s’en sera douté — le membre viril.

Au sujet de la symbolique de la virginité et de l’érotisme, je renvoie ici à un article précédent. 











►RAPIDITÉ & VÉLOCITÉ

La référence à la rapidité de l'animal poursuivi par les chasseurs a suscité courir comme un lapin (1809). Pour plus de précision, le lapin a une vitesse de course inférieure à celle du lièvre, plus grand et plus musclé (40 km/h pour le premier, 70 km/h pour le second).

►MÉMOIRE

Avoir une mémoire de lièvre, qui se perd en courant.
C’est avoir une très mauvaise mémoire, oublier très promptement. — On disait autrefois mémoire de connil (de lapin). En voici l’explication de Laurent Joubert, tirée de ses Erreurs populaires : « Le connil, dit-il, a la mémoire si courte que, ne se souvenant pas du danger qu’il vient de courir, il retourne à son gîte, d’où on l’a fait lever auparavant, et c’est pourquoi on tient suspect le cerveau de cet animal… »

Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la langue française, P. M. Quitard, 1842

Nous sentons plus que jamais que la mémoire est dans le cœur ; car, quand elle ne nous vient point de cet endroit, nous n'en avons pas plus que les lièvres.

Sévigné, 9 sept. 1671

► INQUIÉTUDE & COUARDISE, VIGILANCE & INGÉNIOSITÉ

Être peureux comme un lièvre, être fort peureux.
Le lièvre fuit, n'attaque pas. On pourrait le considérer comme un animal paisible, qui ne vise qu'à assurer sa protection, mais l'homme interprète cette attitude comme un signe de lâcheté – lâcheté envers qui ? Le chasseur armé ? Déjà, dans le Roman de Renart (XI-XIIe siècles), le lièvre s’appelle Couart. Cette réputation est donc très ancienne et les exemples sont nombreux :


Mon secrétaire a grand peur du tonnerre ; malgré tout son mérite, je lui vois le tempérament d'un lièvre.

Maintenon, Lettres

Quand la couardise supposée n’est que méfiance légitime. Mais les exemples sont nombreux :

Un capitaine qui n'ose rien tenter, qui a peur de son ombre comme un lièvre.

Fénelon

Comme un lièvre inquiet glisse hors de son gîte / Peureux, le cœur timide et les yeux en éveil.

Anna de Noailles, Les éblouissements

Rendons ici justice à William Shakespeare qui, dans un de ses poèmes, parle du lièvre en meilleurs termes :

Et quand tu auras débusqué un lièvre myope, remarque comme ce pauvre animal, pour échapper à sa situation malheureuse, sait courir plus vite que le vent, et avec quel soin, en des milliers de zigzags, il va de-ci de-là dans sa fuite : les nombreuses brèches par lesquelles il passe sont comme un labyrinthe pour la confusion de ses ennemis […] La crainte rend ingénieux.

William Shakespeare, Venus et Adonis, Les poèmes (traduction Y. Bonnefoy)

►CUNICULICIDE

Si les lièvres avaient des fusils, on n’en tuerait pas tant.
« Proverbe usité parmi les chasseurs, pour dire que l’assurance et la hardiesse à la chasse, et par extension dans certaines affaires, en font principalement le succès. »

Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la langue française, P. M. Quitard, 1842

Le coup du lapin.
Illustre la façon dont on tue un lapin en l'assommant par un coup derrière la tête (expression attestée vers 1850, rabbit punch en anglais), geste qui entraîne – si la chose est bien faite – la mort par lésion du bulbe rachidien, que ma Maman appelait, reconnaissant l’aspect déloyal de la manœuvre, le coup du Père François.

Pour clore ce sujet, on ne dépèce pas un lièvre, on l'écorche. Ma Maman, encore elle, le "dépiautait", mais laissait à l'animal écorché ses petits chaussons au bout des pattes.

Derrière la vitre pendaient les lapins roses, écartelés, le ventre ouvert sur leur gros foie – exhibitionnistes, martyrs crucifiés, offerts en sacrifice à la convoitise des ménagères.

Alina Reyes, Le boucher.

► SANTÉ & BEAUTÉ

Quand on mange du lièvre, on est beau sept jours de suite.
Cette considération est tirée de Pline et de son Histoire naturelle. Elle tient sans doute au rapprochement des mots lepus, leporis (lièvre) et lepos, leporis (grâce, agrément). On prétend par voie associative que la consommation de la chair du lièvre rend le teint fleuri et vermeil, et donne de la beauté. Le sang du lièvre passait aussi pour avoir des effets vivifiants.

Isabeau, lundi m’envoyastes
Un lievre, & un propos nouveau,
Car d’en manger vous me privastes,
En me voulant mettre au cerveau
Que par sept jours je serois beau
Resvez-vous ? avez-vous la fievre ?
Si cela est vray, Isabeau,
Vous ne mangeastes jamais lievre.

Clément Marot, Épigramme CCXLII

► MANIGANCES

Lancer un lièvre, le faire partir de son gîte.
Cela signifie soulever une difficulté.

Nous avons combattu et battu vos ennemis : ils avaient lancé deux lièvres, l'un en contrariété d'arrêt par une requête au grand conseil, l'autre par une requête civile.

Sévigné, 531

► OPPORTUNITÉ

Lever le lièvre ou un lièvre.
être le premier à faire quelque ouverture, à proposer quelque chose dont les autres ne s'étaient point avisés. Cela ressemble assez à l'expression sortir un lapin de son chapeau, faire apparaître une chose (idée, projet) au moment où on s'y attend le moins.

► TROMPERIE

Bailler le lièvre par l'oreille.
Amuser quelqu'un, le leurrer, le tromper.

Me bailla gentiment le lièvre par l'oreille.

Régnier, Satires

► EFFICACITÉ

Prendre le lièvre au corps.
Aller directement à ce qui est essentiel, locution tirée du lévrier qui saisit le lièvre par le corps.

Je vous aime par bien des raisons, mais surtout parce que vous m'aimez ; celle-là est fort pressante, et prend le lièvre au corps.

Sévigné, 578

► HARCÈLEMENT

Mener une vie de lièvre.
Être poursuivi, harcelé, tourmenté.

Je menai, comme on dit, une vie de lièvre pendant huit jours.

Lesage, Histoire d'Estevanille Gonzalez, surnommé le garçon de bonne humeur

► INDIGENCE

Gentilhomme à lièvre, gentilhomme qui avait peu de revenu, et qui était réduit à vivre de sa chasse. Nous ne sommes pas loin du braconnier.

Le gentilhomme à lièvre, qui va chasser chez ses voisins sans en être prié, et qui chasse moins pour son plaisir que pour le profit.

Buffon, Oiseaux

► CONVOITISE

Courir le même lièvre.
Ambitionner la même place, rechercher la même femme, etc.

Nous sommes ici tous trois dans le même équipage, nous y faisons tous trois la même chose, et peut-être courons-nous tous trois le même lièvre.

Dancourt, Charivari, scène 5

► IMPUDENCE

Vouloir prendre les lièvres au son du tambour.
Entreprendre ouvertement et avec éclat ce qui se devrait faire en cachette et adroitement.

► RÉVÉLATION

C'est là que gît le lièvre.
C'est là le secret, le nœud de l'affaire. Formé à partir de l'ancienne expression latine hic jacet lepus, "ici se trouve la difficulté", devenu plus familièrement : "voilà le hic".

►AVIDITÉ, CUPIDITÉ

Il ne faut pas courir deux lièvres à la fois ; qui court deux lièvres n'en prend aucun.
c'est-à-dire quand on poursuit deux affaires à la fois, on s'expose à ne réussir ni dans l'une ni dans l'autre.

Oh dame ! on ne court pas deux lièvres à la fois.

Racine, Les plaideurs

►DU VOYAGEUR CLANDESTIN au RENDEZ-VOUS MANQUé

En lapin. Poser un lapin.
Se disait, à Paris, d'un voyageur qui occupe la place à côté du cocher.

Moi, j'ai une place auprès du cocher, en lapin, comme cela se dit.

Picard, les Oisifs, scène 23

Par allusion aux cages exiguës dans lesquelles on entasse les lapins, le mot a désigné un voyageur pris en surnombre dans les voitures publiques (1783), d'où au XIXe siècle un voyageur dont le déplacement n'est pas inscrit à un compteur et dont le conducteur empoche les six sous (1876).

Ce sens argotique qui n'est plus d'usage est à l'origine de l'ancienne locution faire cadeau d'un lapin à une fille, "c'est-à-dire ne pas payer ses faveurs" (1878-1879), modifiée en poser un lapin (1881), variante qui s'est répandue dans l'usage familier avec le sens de "ne pas être au rendez-vous convenu" (1888). Faire faux bond.