Dans
un de ses poèmes, Wisława
Szymborska (prix Nobel de littérature 1996) mentionne un personnage
nommé Twardowski, au sujet duquel le traducteur Christophe Jezewski
apporte en note quelques explications :
"Twardowski,
personnage d'une célèbre légende polonaise, gentilhomme qui ayant
vendu son âme au diable, ruse avec lui pour ne pas aller en enfer,
et, finalement, alors que le diable l'emporte, est sauvé grâce à
ses prières à la Vierge et se retrouve sur la lune où le diable le
laisse tomber."
Vous
comprendrez que l'existence d'un nouveau résident sur la lune a fait
aussitôt dresser les oreilles de votre lièvre
précieux et
le précipiter vers le Centre de documentation de son hyper-terrier,
afin d'avoir plus d'information sur cet événement. Les premiers
résultats de l'enquête confirment en effet la présence de ce Faust
polonais et nous renseignent sur les raisons de son exil sur l'astre
lunaire :
"Pan
Twardowski était membre de la noblesse polonaise qui résidait à
Cracovie au 16e siècle. Il vendit son âme au diable en échange de
la connaissance et de pouvoirs surnaturels. Cependant, Pan Twardowski
voulut se montrer plus malin que le diable en incluant une clause
spéciale dans le contrat qui énonçait que le diable ne pouvait
reprendre son âme que lors d'un séjour à Rome, une ville qu'il
n'avait pas l'intention de visiter.
Avec
l'aide du diable, Pan Twardowski acquit rapidement fortune et
célébrité, devenant un membre de la cour de Sigismond II de
Pologne, qui recherchait la consolation dans la magie et l'astrologie
après la mort de sa femme, Barbara Radziwiłł.
Pan Twardowski aurait fait apparaître le fantôme de sa femme grâce
à un miroir magique. Pan Twardowski écrivit aussi deux livres,
dictés par le diable, une encyclopédie et un livre sur la magie.
Stasys
Eidrigevičius, poster pour le ballet Pan
Twardowski
|
Après
plusieurs années pendant lesquelles il échappa à son destin, le
diable roula Pan Twardowski en l'attirant dans une auberge dont le
nom était Rome.
Pendant que le diable prenait son âme, Pan Twardowski pria la Vierge
Marie, ce qui fit que le diable relâcha sa victime à mi-chemin de
l'enfer, sur la lune, où il vit aujourd'hui. Son seul compagnon est
son assistant, qu'il avait transformé un jour en araignée : de
temps en temps, Pan Twardowski la laisse descendre sur Terre pour
qu'elle lui en rapporte quelques nouvelles (les derniers potins et
ragots, précise-t-on)."
A
cette légende, qui propose comme une sorte de décalque de la
légende de Faust, s'est ajoutée des éléments plus récents et la
figure du personnage s'est elle-même modifiée. Dans un Guide
touristique de
Cracovie, Twardowski reçoit le prénom de Jan et cherche à
découvrir la pierre philosophale. Alchimiste et médecin, mais
surtout magicien, on nous dit qu'il "guérissait les maladies et
rajeunissait les gens".
Souvent, sur les illustrations qui le représentent, on voit Twardowski chevaucher un coq. Il est dit qu'au moment où le diable fit apparition dans l'auberge nommée "Rome" pour prendre l'âme de Twardowski, celui-ci sauta sur un coq et s'envola dans le ciel... Mais l'histoire est parfois différente, comme nous le remarquerons ci-dessous, dans une version encore plus étendue de la légende.
Une autre précision, anecdotique, nous semble avoir été enfin ajoutée à des fins purement touristiques :
"Grâce
à l’aide du diable, Twardowski aurait entre autres, formé le
désert Błędowska (l'un des cinq déserts naturels d'Europe, situé
en Haute Silésie). Selon la légende, sur les terrains des actuels
Rochers de Twardowski (Zakrzówek), Maître Twardowski avait une
école de magie et de sorcellerie. Un jour, l’explosion de son
laboratoire donna naissance à ces rochers."
La
légende fit l'objet de différentes interprétations littéraires
(poésie, roman), d'adaptations théâtrales et musicales : un
premier opéra en 1828, un ballet en 1874, des films, dont un de
Ladislas Starewitch en 1917, puis d'autres en 1921, 1936, 1995...
Dans
le texte qui suit, la légende nous paraît à présent assez
complète dans sa description et si elle nous intéresse en matière
de comparaison avec celle du docteur Faustus, elle comporte des
éléments comiques dont celle-ci est évidemment exempte :
Dès
le 15ème siècle, l'Université de Cracovie a été célèbre dans
le monde pour sa faculté d’astronomie – (où s’instruisit
entre autres l’illustre Kopernik) – mais aussi pour son
département d’astrologie qui attirait des étudiants de tous pays.
Certains venaient dans le but d’ en savoir plus sur les sciences
occultes. En dehors de l’Université, ils pouvaient fréquenter les
ateliers des magiciens et alchimistes du centre de la Cité.
Le
plus réputé de ces alchimistes se trouvait être un homme de noble
descendance qui s’appelait Pan Twardowski. Il vivait à la fin du
moyen-âge ou au début de la Renaissance, au début du 16ème
siècle. Depuis son enfance, il aimait passionnément lire. Bourré
de connaissances, il occupait ses jours et ses nuits à expérimenter
des formules de magie noire.
Ses
compétences en matière de magie étaient largement aussi reconnues
que celle du célèbre docteur Faustus, alchimiste allemand, qui
d’ailleurs lui rendait parfois visite. Tous deux discutaient de
longs moments de leurs connaissances ésotériques, de leurs trucs et
astuces en matière de magie, de leurs mystérieuses potions. Si
chacun d’eux gardait cependant jalousement quelques secrets très
personnels, ils savaient qu’ils avaient en commun certaines
pratiques, notamment pour rencontrer le diable. L’un comme l’autre
appelaient le diable la nuit tombée, au moment de la pleine lune.
Cependant,
Pan Twardowski avait atteint un tel niveau de connaissance en matière
d’astrologie que tout Cracovie connaissait son nom. On le
respectait d’autant plus qu’en dehors de ces domaines occultes,
il avait également d’excellentes connaissances en médecine.
Malgré sa personnalité mystérieuse, il n’était nullement
mauvais homme. Les Cracoviens, même les plus humbles, ne le
sollicitaient pas en vain en cas de maladie, il acceptait tout
naturellement de les soigner.
Sa
réputation parvint aux oreilles du roi lui-même,
Sigismond-Augustus. Son épouse Barbara, que le roi aimait
passionnément, venait de mourir. Il était inconsolable. Il fit
appeler Twardowski au Wawel pour avoir recours à ses dons.
L’alchimiste, par d’habiles tours de magie, parvenant à lui
faire apparaître le visage de la défunte, il devint très estimé
du roi.
Cependant,
Twardowski continuait ses interminables expériences dans son logis.
Une nuit qu’il avait longuement veillé, il essaya une incantation
trouvée dans l’un de ses énormes livres. A peine avait-il
prononcé la formule qu’une créature étrange apparut dans la
pièce. Ses petites cornes rouges, ses sabots, ses griffes ne
laissaient pas de doute : C’était bien Méphistophélès qui se
tenait devant Twardowski. A l’issue d’une longue discussion, ils
se mirent tous deux d’accord et signèrent un pacte :
Pan
Twardowski acceptait de vendre son âme au diable ; en échange, ce
dernier consentait à exaucer tous ses souhaits. Pour finir, selon
leur accord, le diable viendrait chercher Twardowski pour prendre
possession de son âme lorsqu’il le trouverait à Rome.
Twardowski
riait sous cape, pensant qu’il avait joué un bon tour au diable,
car il se garderait bien d’aller jamais à Rome (où pourtant
mènent tous les chemins, Note
du blogueur).
Les
mois et les années passèrent. Pan Twardowski était devenu riche,
comblé. Il s’amusait même à considérer le diable comme un vrai
serviteur, lui demandant d’exaucer mille et un caprices, ce que le
diable, selon leur accord, ne pouvait refuser.
On
dit que le magicien se promenait sur la place du Rynek juché sur le
dos d’un coq géant. Une autre fois, il ordonna à Méphisto
d’ériger une immense pierre en forme de massue (que l’on peut
toujours voir dans le massif des Sudètes à Pieskowa Skala, pierre
connue sous le nom de «massue d’Hercule»). D’autres fois, il
passait à cheval sur le marché, renversait vases et vaisselles et
ordonnait au diable de les remettre en état pour les restituer
intacts aux propriétaires.
Tant
et si bien que le diable se sentait devenir fou avec tous les
caprices de Twardowski et qu’il décida de prendre les choses en
mains, comprenant que le magicien se garderait bien de se rendre
jamais à Rome.
Le
diable fit donc construire par ses ouvriers à la sortie de la ville
une auberge dans le plus grand secret. Et un soir, alors que la nuit
était tombée, il fit appeler Twardowski sous le prétexte qu’un
enfant malade, dans les faubourgs de la ville, avait besoin de ses
soins d’urgence. Twardowski qui malgré tout, était resté un
médecin dévoué à tous ceux qui avaient besoin de son aide,
s’empressa de monter dans la calèche qui l’attendait. Le cocher
l’arrêta devant une auberge qu’il s’étonna un peu de ne
jamais avoir vue. Quand il fut entré sans méfiance à l’intérieur,
le diable apparut, triomphant.
–
Ton âme est à moi,
claironna-t-il.
Et
il montra à Twardowski médusé l’enseigne de l’auberge.
Celle-ci portait le nom de Roma.
Aussitôt
le diable s’empara du magicien et ils commencèrent à voler,
Twardowski serré entre ses griffes.
Dérouté,
Twardowski se souvint de son enfance, l’image de sa tendre mère
lui revint en mémoire et les chansons pieuses qu’elle lui
fredonnait lui revinrent aux oreilles. Il se mit à entonner un
cantique à la Vierge Marie, de plus en plus fort, comme s’il
voulait se donner du courage. Comme par miracle, le diable perdit ses
forces, ses griffes se desserrèrent et il disparut. Twardowski resta
suspendu sur un quart de lune… où il est encore.
Il
attend patiemment le jour du jugement dernier. Il a trouvé le moyen
de communiquer avec les autres planètes par un réseau d’araignées
qui lui sont toutes dévouées. Les nuits bien dégagées, il a le
bonheur de pouvoir contempler de là-haut, la terre et
particulièrement sa cité bien-aimée de Cracovie. Il peut même
voir comme les petits enfants dont les mamans leur raconte son
histoire, se mettent à regarder vers la lune à travers les
fenêtres, pour tenter de distinguer la silhouette du fameux
magicien…