La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.

Encyclopédie des symboles (sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)


auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr

lundi 3 juin 2013

BULLORAMA / UNE SCIENCE DE L'ÉCLAT [Simon Schaffer]

« L'image n'est pas une quelconque idée exprimée par le réalisateur, mais tout un monde miroité dans une goutte d'eau. »
Andreï Tarkovski

"Le développement au XIXe siècle de nouveaux appareils, qui restituaient l’impression de mouvement à partir d’images fixes, fut largement dû au travail de physiciens qui s’intéressaient à des bulles…/… Les physiciens cherchaient à faire de grandes bulles stables et bien visibles à partir de lessives..."
Les bulles de savon allaient être à l’optique ce que les pommes étaient censées être pour les lois de la gravitation.
C’est ainsi que dans les années 1890, les scientifiques commencèrent à concevoir des machines susceptibles de reproduire le transitoire et de capturer la cinématique des gouttes et des films de savon dans toute leur versalité.

Dès 1825, John Paris, un vulgarisateur scientifique londonien, adjoignit un « thaumatrope » à son travail sur les bulles de savon…
Mais le protagoniste le plus important de la cinématographie des bulles de savon et des gouttes liquides dans les années 1890 fut le physicien Charles Vernon Boys (dont l’élève le plus célèbre fut Herbert George Wells). Boys s’intéressait aussi bien à la physique des toiles d’araignée qu’à celle de l’équilibre en bicyclette…
Alfred Jarry dédie le chapitre VI du livre premier de Faustroll à Boys et nous rappellerons que le héros du livre se déplace en bateau, et que la conception de ce bateau utilise la théorie de Boys : le crible, passoire géante de 12 mètres de long, est en effet construit de façon à flotter par capillarité, grâce à un film de 250 000 gouttes d’huile de ricin...

Boys affina les mécanismes pour expliquer la tension de surface, la capillarité et les principes
optiques des anneaux colorés : ses bulles entraient en contact ou passaient les unes à travers les autres sans éclater, de façon quasi miraculeuse. Ce qui impressionnait surtout son assistance était son usage des machines à faire des images pour démontrer la cinématique des bulles et des gouttes. », à tel point que ses étudiants le considéraient « comme un prestidigitateur.
Boys citait dans ses conférences le fameux vers d’Edward Lear sur les marins "qui partirent en mer sur une passoire". La tension de surface d’un film de savon recouvrant un treillis en fil de fer pouvait effectivement constituer, selon lui, une pellicule qui permettrait de flotter à une passoire si elle était assez large et que la mer était suffisamment clémente...
Robert Paul, un ingénieur électrique, fit équipe avec Wells, ancien étudiant de Boys, pour breveter « une nouvelle forme de spectacle où l’on présente des scènes qui sont censées se dérouler dans l’avenir ou le passé, leur donnant ainsi la sensation d’utiliser une machine à voyager dans le temps...
Le peintre Stanley Spencer
L’animatographe de Robert Paul constitua une étape importante dans la commercialisation du cinéma pour le grand public.
Alfred Jarry avait dévoré les travaux de Boys sur les bulles de savon mais aussi ceux de Thomson (Lord Kelvin) sur l’éther et ceux de Wells sur les machines à remonter le temps. Il était aussi impressionné par la cinématographie et les nouvelles technologies… Collant au plus près de la science de son temps, pour développer ses propres solutions imaginaires."

UNE SCIENCE DE L'ÉCLAT
Les bulles de savon et l'art de faire de la physique à l'époque victorienne

Adolf Lins
Luigi Bechi























Chardin - 1734
Van Loo - 1750


















 
Edouard Manet




Charles Joshua Chaplin


















 
Elizabeth Gardner-Bouguereau - 1871




Edward Potthast


















 
Renard de Saint André


Franz Thone




















Jean-Etienne Liotard



Jan Lievens - 1645
















John Everett Millais







Filippo Pelagio-Palagi - 1827
















 
Thomas Couture - 1858


 
Willem Van Mieris le Jeune



















Pierre Mignard



Rembrandt



















Paul Peel
Oszcar Glatz
 
Louis Icart
Luigi Russolo





















Izis Bidermanas
Colette Calascione
Sally Mann
Mariette Patty Allen
 
Tino Luciano
Japon       

samedi 1 juin 2013

Chronique de l'homme-lapin, Alexandre Vialatte [Chroniques de la Montagne, Robert Laffont, 2001]

"Il n'est rien que la science ne sache ou n'étudie. Elle a découvert que la puce (il faut regarder les choses en face) est en perte d'intelligence. […] C'est la faute des insecticides Celles qui n'en meurent pas tout à fait restent atteintes de désordres cérébraux. […]

 
Mêmes désordres chez l'homme-lapin. Il s'abandonne, dit-on, à cent extravagances. Il danse dans les clairières, il regarde la lune, il s'habille en alligator. L'homme-lapin et l'homme-antilope sont des produits d'Afrique Centrale. Moitié homme et moitié lapin, ou alors moitié antilope ; mais moralement en grande partie (surtout pour la moitié lapin). Ce sont des hybridités de caractère folklorique, magique, religieux, ethniques, auxquelles l'Européen ne comprend pas grand-chose.
Toujours est-il, qu'en ce moment, l'homme-lapin se livrerait, selon la presse, à mille caprices déconcertants que ne sauraient expliquer ni sa nature humaine ni sa nature cuniculaire. On voit par là que les problèmes d'Afrique noire exigent beaucoup de psychologie et de grands éleveurs de lapins. Une vraie grande race d'éleveurs de lapins améliorée. Sélectionnée. Psychologique.

Nous sommes sur la bonne voie : la Gazette de Hambourg annonce que l'Association des éleveurs de lapins de Cuxhaven rejette désormais de son sein tous les célibataires : ce ne sont pas des esprits assez stables. C'est très dur pour leur amour-propre, mais c'est pour le bien du lapin. Il comprend mieux le père de famille. Il est pour la famille, et le père de famille est également pour la famille. Ou tout au moins ils l'étaient tous les deux avant d'avoir tous ces enfants qui viennent manger leur chou jusque dans leur assiette. Résumons-nous : ils ont les mêmes soucis.

Malheureusement je me méfie de cette nouvelle. Car l'Allemand ne mange pas de lapin. Aussi n'en élève-t-il jamais. Il mange de grands gros lièvres roux, qu'il fait bouillir dans une marmite en fonte. De grandes grosses cuisses de lièvre très dures qu'il assaisonne de marmelade d'airelles, ou de groseilles ; non sucrée. Ce n'est pas qu'il n'ait pas de lapins dans son pays ; au cimetière forestier de Darmstadt, on les voit sauter sur les tombes comme des puces sur un lit de pauvre homme. C'est simplement qu'il n'y tient pas. Peut-être aussi se méfie-t-il de ces lapins qui mangent du mort. Mais il en trouverait tellement d'autres ! En un mot, l'homme-lapin nous cause bien des soucis."

18 février 1958

jeudi 23 mai 2013

Sîn (Su'en), Nanna(r) [Mésopotamie]

Les divinités de la mythologie proche-orientale sont assez difficiles à cerner : elles sont en quelque sorte à l'image des anciens peuples sémitiques nomades et se déplacent en fonction de frontières elles-mêmes mouvantes, des différents royaumes et grands centres des civilisations qui se sont succédé (du nord au sud : Assur, Babylone, Uruk et Ur, proche du golfe persique). Il faut bien sûr tenter d'y voir un peu plus clair en se replaçant dans la géographie du Proche-Orient ancien, qui couvre une aire très importante : du Levant à l'ouest, la Mésopotamie à l'est (avec son grand centre que fut Babylone et l'ancien royaume d'Assyrie), l'Anatolie au nord et l'Égypte au sud-ouest (le delta de la Basse-Egypte), un ensemble parfois élargi à la péninsule Arabique, le Caucase et la frange méridionale de l'Asie centrale. La zone de définition contemporaine du Proche-Orient, issue de l'idéologie coloniale, ne recouvre d'ailleurs qu'une partie de ce qui est appelé historiquement le Proche-Orient ancien. Quoiqu'il en soit, et malgré les multiples études, les contours géographiques de ce Proche-Orient ancien restent assez floues... Si, pour des raisons pratiques, on veut donc s'imposer un cadre minimum, on prendra en compte les quatre aires suivantes :

1. Le Levant, c'est-à-dire les pays bordant la côte orientale de la mer Méditerranée : en premier lieu le Liban et la Syrie (les États du Levant au sens français) ; mais la région du Levant inclut également la Palestine, Israël, la Jordanie, voire l'Égypte. Nous avons là, approximativement, les anciens contours géographiques du royaume de Phénicie.

2. La Mésopotamie, qui désigne « le pays entre deux fleuves », le Tigre et l'Euphrate, correspond en majeure partie à l'Irak actuel, ainsi qu'à la région nord-est de la Syrie (ancien royaume d'Assyrie). Parallèlement, le terme de Babylonie désigne le sud de la Mésopotamie, c'est-à-dire la plaine mésopotamienne. Au IIIe millénaire avant J.-C, la Basse Mésopotamie est divisée entre deux ethnies : les Sumériens, dont on ne connaît pas l'origine, parlant une langue sans parenté connue, et une population sémitique que l'on appelle par commodité les Akkadiens, qui formeront eux-mêmes des groupes importants (Ammorites et Araméens). A partir de la moitié du IIe millénaire avant notre ère, la région connaît deux entités politiques, dont l'une a pour capitale Assur — c'est l'Assyrie — et l'autre qui a pour capitale Babylone — c'est la Babylonie.

3. L'Anatolie : le terme vient du grec et signifie littéralement « lever de soleil ». Elle représente la plus vaste zone asiatique de la Turquie (près de 97% du territoire, les 3% restants étant une partie de la Thrace historique européenne, située au-dessus de la mer de Marmara, qui comprenait une partie de la Bulgarie). Parmi les civilisations et les peuples qui ont vécu en Anatolie, citons : les Hattis, les Hittites, les Hourrites, les Phrygiens, les Cimmériens, les Grecs, les Arméniens, les Perses, les Galates (peuple celte), les Romains (hellénisés et christianisés en Byzantins) et les Ottomans. La plus importante des civilisations qui s’y développa fut celle des Hittites (ce sont eux qui vont faire une découverte encore plus importante que le bronze, l'étain et le plomb : en chauffant certaines pierres rouges, ils vont découvrir le fer).

4. L'Iran, c'est-à-dire l'ancien Empire de Perse, à propos duquel il serait vraiment trop long de s'étendre ici. Il suffit de rappeler qu'au au Ve siècle av. J.-C., les souverains achéménides règnent sur des territoires couvrant approximativement ceux des pays actuels suivants: Iran, Irak, Arménie, Afghanistan, Turquie, Bulgarie, Grèce (partie orientale), Égypte, Syrie, Pakistan (grosse partie), Jordanie, Israël, Palestine, Liban, Caucase, Asie centrale, Libye, et Arabie saoudite (partie nord). L'empire devient par la suite le plus grand du monde antique, avec un territoire couvrant approximativement 7,5 millions km². Face à cette démesure, vous excuserez votre lièvre précieux de ne pas fournir de plus amples détails ! La mythologie perse est à la fois très voisine et profondément différente de la mythologie de l’hindouisme. Elle en est très voisine parce que les Iraniens sont, de tous les peuples indo-européens, celui dont la langue a le plus d’affinités avec le sanskrit et aussi celui qui est resté avec les Aryens de l’Inde en relations les plus fréquentes. Elle en est profondément différente, parce que la religion des anciens Perses acquiert de bonne heure un caractère beaucoup plus moral que mythologique. Le meilleur recueil de mythologie perse ancienne est contenu dans le Shâh Nameh de Ferdowsi (livre des rois), écrit il y a plus de mille ans. La plupart des informations à propos des dieux persans antiques peut être trouvé dans les textes religieux de Zoroastre.

Ouf ! On peut maintenant commencer...

Sîn est la divinité personnifiant la Lune dans la Mésopotamie antique. Comme la plupart des autres dieux mésopotamiens elle a eu plusieurs noms : Sîn (ou Sî') correspond à la forme akkadienne de son nom (langue des royaumes de Babylone et d'Assyrie) tandis qu'en sumérien, la divinité est connue sous les noms Nanna(r) ou Su'en (d'où dérive sans doute le nom akkadien).

Nanna/Sîn était une des divinités les plus importantes du panthéon de la Mésopotamie, sans jamais avoir joué un rôle majeur dans la mythologie. Il était subordonné à son père le grand dieu Enlil, mais les deux autres grandes divinités astrales, la déesse Inanna/Ishtar (déesse de l'Amour hermaphrodite liée à Vénus, Ashtoret chez les Phéniciens, Astarté du royaume hittite d'Ougarit, sur la côte syrienne) et le dieu solaire Utu/Shamash étaient considérés comme ses enfants. Du fait de l'importance du cycle de la lune dans le culte religieux, il a conservé une place de premier plan durant toute l'histoire mésopotamienne, et son principal sanctuaire, dans la grande ville d'Ur, fut l'un des principaux lieux de culte de la région (un autre étant situé à Harran, dans le Nord-Ouest, c'est-à-dire dans la partie orientale de l'actuelle Turquie). Il est manifeste que le temple du Dieu-Lune à Ur est alors l'un des plus importants de la Basse Mésopotamie, et le grand roi Sargon d'Akkad fait de sa fille la grande-prêtresse du dieu, épouse terrestre de la divinité. Il est imité en cela par d'autres rois par la suite.

Astarté
Secondairement, dans de nombreux hymnes et textes rituels, Nanna/Sîn apparaît comme une divinité liée à la fertilité, en particulier celle des troupeaux de vaches. L'origine de cette fonction pourrait être liée à la proximité entre le cycle de la lune et le cycle menstruel (un rituel visant à aider l'accouchement difficile d'une femme enceinte est ainsi placé sous les auspices du dieu lunaire de la fertilité). Alors que le dieu solaire parcourt le ciel la journée puis passe les nuits dans le Monde souterrain, le dieu lunaire prend le relais. Généralement représenté disposé à l'horizontale avec les deux extrémités pointées vers le haut, le croissant lunaire ressemblait à une paire de cornes, ce qui est à relier avec l'aspect bovin et fertilisateur du dieu-lune, ou encore à un bateau. Certains hymnes présentent les différents stades de l'évolution de la lune dans le ciel nocturne comme différentes manifestations du dieu lunaire. Un hymne sumérien indique ainsi qu'à la nouvelle lune il est le « jeune Su'en », puis devient le « père Nanna » lors de la pleine lune. Il y a là des parallèles évidents avec la mythologie égyptienne.

Ziggourat d'Ur dans l'Irak actuel

mardi 7 mai 2013

Je suis le point de fuite, Jean Dewasne [Au crayon qui tue, 1999]


« Je suis le point de fuite, dit le petit lapin. J'y suis bien et j'y reste. C'est encore là que je me sens le plus tranquille.

Ils veulent tous m'attraper. Comme ils ont tous eu la même idée en même temps ça les a rendu furieux. Ils se tapent dessus allègrement. Quatre arbalétriers vont jusqu'à essayer d'atteindre leur seul lévrier pour empêcher « les autres » de nous neutraliser, ma mère, mes frères et moi. » 

Ce petit ouvrage, publié dans la Bibliothèque Oupeinpienne (Ouvroir de Peinture Potentielle, une des branches de l'OULIPO) ne pouvait que ravir votre lièvre précieux.

En effet, Jean Dewasne (1921-1999) fonde sa description de « La bataille de San Romano », célèbre tableau de Paolo Uccello sur un point de vue bien curieux et malicieux... Celui d'un lapin ! Point de vue néanmoins pertinent, justifié par le fait que notre regard est insensiblement attiré en arrière-plan (vers le point de fuite) par la figure triangulaire des lapins, malgré la scène guerrière qui fait rage au premier plan.

Réalisée vers 1456, "La bataille de San Romano" est composée à l'origine de 3 panneaux distincts aujourd'hui dispersés en trois pays différents, représentant trois scènes d'une même bataille de l'histoire de Florence (huile sur bois de 3,23 m × 1,82 m - Galerie des Offices de Florence, Italie).

Jean Dewasne en 1995


dimanche 5 mai 2013

Malcolm de Chazal, Sens-plastique [éditions Gallimard, 1948]

Né en 1902 à Vacoas (île Maurice), dans une famille franco-mauricienne d'origine forézienne, Malcolm de Chazal n'a quitté son île natale que pour acquérir une formation d'ingénieur à l'université de Baton Rouge, en Louisiane. Entre 1940 et 1945, il publie sept volumes de Pensées dans lesquels il trouve peu à peu le ton fulgurant propre à la révélation prophétique. Adressés à de nombreux intellectuels et artistes européens, ces volumes séduisent particulièrement Dubuffet, Jean Paulhan, Francis Ponge, André Breton. Célébré comme un génie à l'état brut, comme un météore poétique surgi des antipodes, Chazal peut faire éditer chez Gallimard les aphorismes surprenants de Sens plastique (1947) et les textes plus discursifs de La Vie filtrée (1949). Les lecteurs d'alors sont fascinés par la méthode poétique de Chazal : une pratique obstinée de la métaphore et de la synesthésie, une systématique de l'analogie qui vise à mettre au jour un système universel de correspondances, à démontrer un processus d'hominisation générale de la nature. Cette poétique, qui tient à la fois de la tradition occultiste et des illuminations des devinettes créoles (les sirandanes), s'épanouit en une théorie de la connaissance fondée sur le refus de tout dualisme et sur ce « sens magique » qu'est l'intuition de l'analogie universelle. Replié sur son île, où il fait figure d'excentrique, Malcolm de Chazal continue d'écrire et de publier quantités d'ouvrages de toutes sortes (chroniques, théâtre, pensées) jusqu'à sa mort en 1981.

Jean-Louis Joubert
(extrait de l'article de l'Encyclopédie Universalis)

 
Il faudrait un soleil dans l’œil pour voir le noir absolu, et une lune absolue pour voir le blanc total.

Les rares jours où Phœbé a le dessus sur Phœbus, ce dominateur intraitable, et où Phœbé force ce dernier à lui céder la place, voient au couchant le soleil furibond fuir sous l’œil narquois de la lune.

Le blanc de l’œil dans la pénombre est le plus beau des clairs de lune.

La lune est l'absolu du contre-jour. Qui trop fixe le soleil finit par « voir » une nuit blanche.

La lune a des mains d'ivoire et des bras d'argent, dont les bouts de doigts égouttent de la nacre. La coulée lunaire est un flot qui s'épaissit et rutile à mesure qu'il s'approche du sol. Vue de la stratosphère, au milieu des flots de lune, la Terre paraîtrait telle une conque de lait nacré aux reluis d'argent.

On dit : « vivre sur la Terre ». Mais on dira : « vivre dans la Lune ». Cette antithèse s'appliquant à un même état de fait sur deux mondes également ronds, s'explique du fait que la vue conçoit cave toutes choses vues de près et met sa vue dans le lointain, comme une sébile où l'on dépose une obole. On inventorie les choses de près, on fouille les objets à distance, l’œil cherchant comme un point d'appui d'autant plus solide que le pont du regard doit franchir de vastes espaces. Le regard de l'homme est comme une vrille, la nuit, sur la voûte étoilée, perforant chaque étoile qui nous fixe.

Notre Terre est sans doute la « lune » de la Lune, comme la Lune est notre lune. Combien de gens nous voient tels que nous les voyons et que l'aveuglement du soleil de notre moi nous cache à nous-même, comme l'aveuglement du soleil durant le jour empêche la Terre de voir comment la voit la Lune, et comme l'aveuglement de la gloire nous empêche de voir ce que pense véritablement de nous le monde.

Un soleil brille dans la perle, et une lune s'y expose, mariant leurs rayons couplés en un feu unique, comme du cristal brillant dans de la nacre, ou comme du lait étincelant lançant des flammes d'argent. La perle est le seul lieu sur la surface des terres où soleil et lune se tiennent dans un même « ciel ». La perle est un soleil de nacre et une lune de cristal, sertis dans un bain de lait d'argent.



samedi 6 avril 2013

Fred is (not) dead

Au terme d'une vie d'aventurier-dessinateur au long cours, terminée en queue de pois(s)on le mardi 2 avril, Frédéric Othon (Théodore) Aristidès s'est fait la belle. Le principe d'Archimède ne l'aura pas sauvé du naufrage commun, mais lui aura peut-être permis de rejoindre à temps, poussé par les mystérieux courants marins, le deuxième A des lettres de l'Océan Atlantique – c'est ma fille qui le dit et je suis évidemment porté à la croire, elle qui s'est « abreuvée » toute petite à la source philémonienne –, à moins que ces courants, par caprice, ne l'aient ramené en fin de cycle quelque part sur une île en Méditerranée, dans la patrie de ses illustres ancêtres.

As du montage narratif, funambule de la case (ou de l'anti-case, à la façon de Marc-Antoine Mathieu), celui qui avait préféré adopter, comme beaucoup d'autres gens du métier, un nom aussi bref que possible, le dessinateur Fred nous laisse quelques trésors qui viennent grossir notre patrimoine culturel commun – corpus de légendes issues d'un vieux fonds de mythologies et de littératures aventurières, qui se découvre principalement dans la série des Philémon, cette série présumée pour enfants (vivement conseillée aux parents pour développer l'imagination des leurs), qui comptera 15 albums jusqu'en 1987 (un 16e album – inattendu ou trop attendu – intitulé Le Train où vont les choses a été publié in extremis le 22 février 2013). 
 
Un melting-pot européen, en somme, où la figure du Centaure croise celle d'une licorne prophétesse, où il existe des arbres à bouteilles, à violons, des pianos sauvages, des lampes-naufrageuses, un vaisseau-théâtre cerné de « criticakouatiques », prétextes à toutes sortes de voyages labyrinthiques dans le temps et l'espace. L'ensemble mettant en scène une situation d'opposition significative entre raison et déraison, représenté d'un côté par Hector, le Papa colérique de Philémon, dont le bon sens se trouve choqué en permanence, et de l'autre par l'oncle Félicien, qui détient le pouvoir magique de transgression. Nous sommes en effet à la croisée des mondes, entre voyages aux confins et traversée des apparences, entre Daniel Defoe (le personnage du puisatier Barthélémy porte l'habit de Robinson et son centaure domestique s'appelle Vendredi) et l'imaginaire de Lewis Carrol (dans les modes de transports et l'utilisation de points de passages : on y crève des miroirs, des cerceaux pour aller voir de l'autre côté, on passe par un puits pour atteindre un ailleurs insolite, où brillent deux soleils et deux lunes...)

En dehors de ce domaine qui le définit en tant que créateur d'univers, et le genre imaginaire qui le caractérise, ce qui n'a jamais cessé de motiver Fred, c'est le dessin d'humour en particulier, par lequel il avait débuté dès l'âge de 15 ans, juste après-guerre. Si son style graphique atypique, moins virtuose qu'expressif, a rebuté plus d'un éditeur, notons que Fred était un artiste assez complet (il fut aussi parolier et scénariste), très attentif à la qualité d'écriture de ses récits. De fait, chez Fred, il y a autant à voir qu'à lire. Et rien de moins dissociable.
Plus proche de l'âne Anatole que de l'adolescent Philémon, on sent bien que Fred se montrait assez réticent à se conformer à la loi coercitive des albums de séries (il regrettait lui-même la disparition des revues qui publiait les « planches à épisodes » pouvant être réunies ensuite en albums), craignant que son imagination finisse par s'y faire enfermer. Crainte justifiée... On sent dans la succession des albums le piège se resserrer, non pas tant en raison d'une imagination qui s'émousse, laquelle continue à lui fournir de belles idées, mais par une part d'improvisation toujours plus grande (motivée par un besoin de liberté légitime et une humeur vagabonde) qui ne garantit pas toujours la cohésion de l'ensemble. De mon point de vue, les six premiers tomes sont parfaits et Simbabbad de Batbad en constitue l'apogée.

En dehors de la série des Philémon, je reviendrai sur d'autres albums qui compilent des histoires diverses, notamment la série Le fond de l'air est frais... (titre d'une chanson qu'il écrivit pour Jacques Dutronc). Citons d'abord ce petit chef d’œuvre intemporel qu'est Le petit cirque où se déploie tous les effets d'illusions déjà cités, mis au service d'une qualité graphique inégalée (on apprécie que Fred ait fait ici le choix du noir et blanc, sur fond ivoire, et ne s'oblige pas à la mise en couleur, qui n'est pas son meilleur atout).
Par ailleurs, Fred a mis en images, en teintes de gris également, des fragments du Journal de Jules (Renard) avec une malice que n'aurait certainement pas reniée son auteur. Il avait aussi un vrai talent d'affichiste et de caricaturiste, mais s'avouait peu intéressé par le dessin de presse : contrairement à ses acolytes Cabu, Gébé, Wolinsky, Reiser, qui aimaient volontiers se frotter au social et au monde politique, le talent de Fred se révèle mal adapté au rythme d'une trop pressante actualité... 

Après avoir été co-fondateur avec Choron du mensuel « bête et méchant » Hara-kiri en 1960, sa ressemblance avec Blériot l'aviateur nous vaut dans les jeunes années du mensuel Pilote un de ses exercices de montage photographique qu'il affectionne. Il utilisera aussi la technique du collage dans les aventures de Philémon, au moyen de gravures anciennes et mettra à profit, en les détournant, toutes les conventions et outils de la figuration narrative (cadres, sens de lecture, adresses au lecteur, intrusions d'objets et mises en abyme). Il a beaucoup contribué à l'élargissement des codes jusque là étriqués de la BD, à le conduire vers un statut adulte (et à ne pas prendre les enfants pour des enfants de chœur – ou les considérant comme tels, au meilleur sens du terme, comme de véritables enfants de cœur). 

Faisant retour à ses premières histoires, réunies par la suite dans plusieurs volumes publiés sous le titre Le fond de l'air est... il serait injuste de passer sous silence la série exquise des Petits métiers, que Fred a pour une part réintroduite dans la série des Philémon. Organisant depuis plusieurs années la matière d'un répertoire des métiers imaginaires (Mysteriorum Ministerium), issue de la création littéraire et graphique, j'ai moi-même fait référence aux inventions de Fred dans ce domaine, dont il a été un contributeur important (au même titre que l'écrivain André Hardellet, avec qui il a d'ailleurs certains points communs, une exigence artistique bien sûr, en même temps qu'un côté « populaire » et des manières de franc-parler). Je me suis permis pour l'occasion, en tant que propriétaire-récoltant, d'écrire de « petites proses » à partir de la série des « petits métiers » du dessinateur Fred, qui compte entre autres le réparateur de miroirs, le tueur de ramasseurs d'épingles, les tricoteuses de pelotes sauvages, le rémouleur de céleri et le tailleur d'ombres, ici présent :


Le tailleur d’ombres, tirant la carriole qui contient ses outils et un grand rouleau de tissu noir, fait tinter sa cloche et mêle son cri à celui des marchands ambulants :
— Taille, répare, ajuste les ombres !
Quelques curieux s’avancent, mais beaucoup l’évitent, au motif qu’il a commerce avec le diable et atteint bientôt l’âge de deux cents ans ! (Il est vrai que le tailleur d’ombres n’a pas d’ombre, mais l’intéressé, fendu d’un sourire malicieux, en justifie l’état de façon proverbiale : « Les tailleurs d’ombres sont toujours les plus mal ombrés »). à l’appui de sa mauvaise réputation, on raconte cette vieille histoire d’un tailleur d’ombres ambulant qui sabota l’ombre de son client. Accusé de tant de maladresse, le tailleur mit en cause les gesticulations de son client, dont l’ombre était malgré tout réduite à néant. Irrité, le marchand lui fournit celle d’un rat, pour le dépanner. Le client s’offusqua, mais il était trop tard : après avoir opéré très vite à son ajustement, le tailleur s’était défilé, sitôt qu’il avait senti que son ombre, telle une greffe, avait prise. Or, voilà qu’au coin d’une rue, notre homme rencontra un vilain matou. L’homme se sentit soudain tiré en arrière, se débattit avec force, en vain : son ombre apeurée l’entraîna irrésistiblement vers la rigole et l’emporta dans les égouts.
Bien entendu, la confrérie des tailleurs d’ombres dément les faits et s’insurge contre cette infamie, s’appliquant depuis à effacer l’ombre du soupçon, cette marque impalpable qui s’avère avec le temps malheureusement indélébile.

Rémy Leboissetier, extrait de Mysteriorum Ministerium - contribution à un inventaire des métiers imaginaires - inédit.