Le lièvre lunaire déménage, tout en restant bien sûr sur son astre de prédilection : c'est la raison pour laquelle ce blog connaît un ralentissement contraint et forcé, quoique temporaire, dû au creusement des nombreuses galeries nécessaires à l'aménagement de son nouveau terrier. Le chat du Cheshire, en maître d'œuvre, expert en apparitions et disparitions, veille sur le bon déroulement des opérations et la prochaine réactivation du réseau, devant fournir au résident eau, gaz, électricité ainsi que la nouvelle fée internet... Bref, tout le confort postmoderne. Nous aurons d'ailleurs à reparler prochainement d'Alice, du chat de Chester, du lapin blanc, du lièvre de Mars (qui soulève actuellement beaucoup de curiosité) et du chapelier toqué, par l'intermédiaire non pas de Lewis Carroll, mais d'un de ses illustrateurs américains, Peter Sheaf Hersey Newell (1862-1924), qui fut lui-même auteur de poèmes nonsensiques, de comics et de livres pour enfants. A bientôt donc, et mille excuses pour le dérangement !
La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.
Encyclopédie des symboles (sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)
auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr
jeudi 22 novembre 2012
lundi 29 octobre 2012
Khonsou et Thot [Égypte]
Khonsou le voyageur
Khonsou se
manifeste sous des aspects différents, montrant diverses facettes de son
pouvoir, selon les multiples épithètes qui lui sont accolées : neferhotep, dont le nom souligne la
clémence, pa-ir-sekherou, "celui qui accomplit les desseins" ou "celui qui fixe le
sort", épithètes qui induisent également des considérations
hiérarchiques, le premier étant reconnu comme le "grand", le second
comme le "petit Khonsou". Une troisième désignation, oun-nekhenou, le personnifiant comme "celui qui est éternellement jeune". D’autres inscriptions le nomment
tour à tour "l’enfant", le "sauveur" ou "l’emmailloté" et diverses formes syncrétiques le lient par
exemple à Thot, Iâh, Rê ou Chou.
Redoutable
magicien, le dieu-lune est aussi un dieu de l’ordre et de la mesure, assume un
rôle important dans la fondation des temples, architecte et maçon à l’occasion
avec Sechat, (reconnue comme la déesse de l’écriture, protectrice des
bibliothèques). Greffier divin (il enregistre le résultat de la pesée du cœur
du défunt), il jour aussi le rôle de médiateur dans le conflit qui oppose Horus
à son oncle Seth. Il prescrit, il parlemente et réglemente…
Fils du
dieu dynastique Amon et de Mout, le dieu-lune Khonsou faisait partie de l’une des
plus importantes triades honorée à Thèbes. Son nom dérive d’un verbe qui
exprime la notion de déplacement : il est "celui qui traverse"
et décrit le mouvement de la lune dans le ciel. Ainsi, Khonsou était qualifié
de "Voyageur".
Les
premières mentions du dieu-lune font de lui un dieu violent qui "abat les
seigneurs et leur coupe le cou" pour les vider de "ce qui est à
l’intérieur de leur corps" (Textes
des Pyramides). Au Moyen Empire, une autre formule des Sarcophages insiste sur le caractère dangereux de Khonsou, "dont on doit se protéger", car il est "celui qui envoie le
courroux, celui qui enflamme les cœurs", comme il l’affirme lui-même.
Khonsou se
manifeste sous des aspects différents, montrant diverses facettes de son
pouvoir, selon les multiples épithètes qui lui sont accolées : neferhotep, dont le nom souligne la
clémence, pa-ir-sekherou, "celui qui accomplit les desseins" ou "celui qui fixe le
sort", épithètes qui induisent également des considérations
hiérarchiques, le premier étant reconnu comme le "grand", le second
comme le "petit Khonsou". Une troisième désignation, oun-nekhenou, le personnifiant comme "celui qui est éternellement jeune". D’autres inscriptions le nomment
tour à tour "l’enfant", le "sauveur" ou "l’emmailloté" et diverses formes syncrétiques le lient par
exemple à Thot, Iâh, Rê ou Chou.
En tant
que dieu lunaire, Khonsou peut assumer la plupart des fonctions de Thot, en
particulier celle de comptable du temps et de dispensateur de la durée de
vie ; il est aussi juge, vizir et magicien.
Le temple de Khonsou (Karnak) offre un
panorama presque complet de l’iconographie du dieu thébain : comme un
homme hiéracocéphale (divinité anthropomorphe ou, plus rarement, d’un sphinx à
tête de faucon), coiffé du disque et du croissant lunaires ornés d’un grand uræus (image du cobra prêt à l’attaque),
il peut prendre aussi l’aspect d’un dieu-enfant momiforme, assis sur un trône
et tenant un sceptre composite ; couronné du même emblème lunaire, il
porte alors la tresse de l’enfance, un diadème royal et un collier rituel (menat), mais aussi celle de Khonsou-Thot
qui peut être hiéracocéphale ou ibiocéphale (à tête d’ibis) ; le même
Khonsou-Thot peut encore apparaître sous les traits d’un petit enfant suçant
son doigt ou ceux d’un babouin tenant un œil-oudjat (l’œil fardé égyptien, symbole de plénitude physique).
Figure
majeure du panthéon égyptien, que les Grecs identifièrent à Hermès, Thot est le
plus important des dieux lunaires. Magicien, il a la chance de se dédoubler, voire se multiplier : s’il
personnifie l’astre, il en est aussi le gardien, le protecteur, éventuellement aussi l’adversaire. Dieu-ibis,
vénéré jusqu’en Nubie, il fut surtout le seigneur d’Hermopolis, cité située près du delta du Nil.
Thot
se serait-il autofécondé ? D’après les Textes
des Pyramides, il n’a pas de mère. Il est cependant formellement identifié
à la lune, succédant à Rê pour dispenser la lumière, coiffé du croissant, dont la courbe évoque celle du bec de l’ibis, et du disque de la
pleine lune.
La lune était assimilée à l’œil d’Horus : les mutilations d'Horus symbolisaient sa phase
décroissante tandis que le remplissage de l’œil correspondait à sa phase croissante et au remembrement d'Horus (remplissage équivalant à la plénitude dont on parle plus haut sous le terme d’œil-oudjat).
Thot,
le savant par excellence, est d’abord un calculateur habile, maître du calcul
du temps et de ses divisions en années, mois, jours, heures et minutes, mais
également "celui-qui-compte-le-temps-de-vie". Porteur du destin
individuel des hommes, il fut le "seigneur du calame et des paroles divines",
le maître des écrits, de la force créatrice et la manifestation même du verbe
créateur.
Redoutable
magicien, le dieu-lune est aussi un dieu de l’ordre et de la mesure, assume un
rôle important dans la fondation des temples, architecte et maçon à l’occasion
avec Sechat, (reconnue comme la déesse de l’écriture, protectrice des
bibliothèques). Greffier divin (il enregistre le résultat de la pesée du cœur
du défunt), il jour aussi le rôle de médiateur dans le conflit qui oppose Horus
à son oncle Seth. Il prescrit, il parlemente et réglemente…
L’aura
de mystère entourant l’œuvre de Thot (dont le conte démotique de Satni évoque
l’existence) est celle qui baignera la philosophie hermétique lorsque le dieu "trois fois grand" sera devenu Hermès Trismégiste.
Quelle
que soit l’époque, les représentations de Thot se limitent en général à trois
types : le plus souvent, il est figuré comme un homme ibiocéphale ou
d’aspect entièrement zoomorphe, sous la forme d’un ibis ou d’un babouin assis.
Les entités syncrétiques qui voient Thot se fondre avec Iâh ou Khonsou mêlent
les éléments iconographiques appartenant à l’un ou l’autre dieu.
texte adapté de : L'Egypte ancienne et ses dieux - dictionnaire illustré, Jean-Pierre Corteggiani éditions Fayard, 2007
vendredi 19 octobre 2012
Histoires d'une image, Nicolas Bouvier [éditions Zoé, 2001]
De 1992 à 1997, Nicolas Bouvier (1929-1998) a tenu une rubrique dans le Temps stratégique, revue paraissant à Genève, où il proposait une illustration tirée de son vaste fonds iconographique et en faisait le sujet d'une histoire. "Un jour de novembre 1997, nous dit l'éditrice, il est entré sans bruit aux éditions et m'a silencieusement tendu une liasse : c'était les vingt-huit textes parus. Il n'en écrirait plus et souhaitait qu'un livre les réunisse."
UNE LUNE PARMI TANT D'AUTRES (extrait)
— Vous en demandez trop. Vous voulez donc la lune ?
Chaque travailleur indépendant qui facture honnêtement son dû connaît cette ritournelle. À laquelle il faut répondre : « Oui, la lune, et même le petit homme qu'on voit dedans. »
UNE LUNE PARMI TANT D'AUTRES (extrait)— Vous en demandez trop. Vous voulez donc la lune ?
Chaque travailleur indépendant qui facture honnêtement son dû connaît cette ritournelle. À laquelle il faut répondre : « Oui, la lune, et même le petit homme qu'on voit dedans. »
Un jour peut-être cette question, faite pour nous humilier
et nous laisser à quia, deviendra-t-elle simple appel téléphonique par satellite, où il
s'agira d'indiquer — aérolithes exigent — le
cratère de votre correspondant à une
téléphoniste dont la permanente
remontera à son dernier congé sur terre et sera renouvelée au prochain...
Vouloir la lune ! Qui, de Pythagore à Cyrano de Bergerac,
de Jules Verne à l'incorrigible Apollinaire célébrant cette compagne vaine
de son cul et Armstrong dont la raison a vacillé pour avoir mis le pied dessus,
n'a voulu la lune ? Cet astre qui pêche à la ligne nos marées, le sang des
femmes, fait surgir champignons et fougères,
et monter les abois des loups-garous.
Cette lune qui paraît parfois si lourde dans le ciel qui la roule, et dont cependant l'attraction tempère un peu les dures lois de Newton et
nous rend — quel bienfait — un peu
plus légers.
Et si cette lune, tantôt citrouille rousse, tantôt faucille
ou rognure d'ongle, mais que nous croyons fidèle, se lassait déjouer
les seconds rôles, d'être toujours reléguée derrière la
forêt, le Taj Mahal, la cheminée d'usine ou les mâtures à peine
balancées des grands voiliers à l'ancre, et quittait son orbite pour aller chercher fortune ailleurs,
vers une planète sans perspective qui lui permette l'avant-scène au moins une
fois par révolution ?
Alors quel vide dans ce ciel sans luminaire, quel deuil
dans notre firmament mental : la moitié de nos religions et de nos
« arts libéraux » disparaîtraient sans crier gare,
les amants manqueraient leurs rendez-vous nocturnes pour s'époumoner
en courses
obscures et vaines, le chœur des grenouilles d'Aristophane
et les Pierrots lunaires pointeraient au chômage, les peintres chinois
avaleraient leurs pinceaux, l'islam en
serait réduit à changer sa bannière,
et les boulangers, de Vienne à Vancouver, à brader leurs croissants. Mieux vaut
n'y pas penser.
Pour vous rassurer, j'ai choisi une image où la lune n'est
pas près de nous quitter. Il s'agit d'une figure de tarot, peinte et
dorée sur vélin, d'un travail probablement vénitien du
début du xve siècle. Alors le tarot
ne servait ni au jeu, ni à la cartomancie, née bien plus tard, mais
constituait un ensemble d'emblèmes ésotériques dont l'interprétation
était l'affaire de quelques initiés. Les princes italiens, plus tard
allemands, raffolaient de cette emblématique. Ils commandaient
selon leur fantaisie des jeux aujourd'hui rarissimes - vénerie, musique, mythologie — à
des ateliers aussi connus que ceux de Konrad Witz,
et les interrogeaient, par mage interposé, avant de conclure mariage ou de s'armer pour partir en campagne.
[…]
Biblio : éditions ZOE
mercredi 10 octobre 2012
Les 7 types en or : Paul Bourgoignie [1915-1995]
![]() |
| Paul Bourgoignie (photo Etienne Lecomte) |
Ce
personnage discret […] est peut-être le moins cité des surréalistes belges.
…/…
Si l'on
retrouve son nom au bas de l'un ou l'autre manifeste et dans quelques numéros
de revues, sa bibliographie est peu abondante, ses apparitions rares et sa
parole quelque peu voilée.
…/…
En dehors
de quoi, Paul Bourgoignie paraît être, comme plusieurs autres auteurs, un cas
assez significatif de fidélité et d'éclectisme conjugués. Sans qu'il cesse
d'affirmer très clairement son appartenance au groupe surréaliste, en effet, on
trouvera son nom - et bien davantage : sa participation active – dans diverses
composantes de la «Belgique Sauvage», appellation inventée en 1971 par la revue
Phantomas. Ainsi Bourgoignie participera-t-il très régulièrement aux
activités de Phantomas (au point d'en être sacré « type en or »
en 1969), au Daily Bul et à diverses publications.
Joseph Noiret, dans son texte publié dans La Belgique sauvage, cite Paul Bourgoignie à plusieurs reprises : d’abord, comme faisant partie, dès 1947, du surréalisme-révolutionnaire en Belgique, puis du mouvement COBRA, formé fin 1948 et qui se dissoudra volontairement en 1951. En dehors de son activité poétique, Paul Bourgoignie était architecte, mais exerça sa profession de dessinateur au service des autres.
Joseph Noiret, dans son texte publié dans La Belgique sauvage, cite Paul Bourgoignie à plusieurs reprises : d’abord, comme faisant partie, dès 1947, du surréalisme-révolutionnaire en Belgique, puis du mouvement COBRA, formé fin 1948 et qui se dissoudra volontairement en 1951. En dehors de son activité poétique, Paul Bourgoignie était architecte, mais exerça sa profession de dessinateur au service des autres.
…/…
Une part
importante des textes de Paul Bourgoignie antérieurs à 1979 a été reprise dans La
brouette aux longs-courts ; ainsi y retrouve-t-on, moyennant quelques mises
au point, la quasi-intégralité de Moroses Mots Roses (1968), de Lettres
en jeux / Jeux de l'être (1969), et des Lettres de mon moulin /Exercice
des lettres pour petites polices (1971) et de nombreux textes publiés en
revue.
La
brouette aux longs-courts reprend aussi bien des proses poétiques (dans une ligne assez semblable
à celle de Marcel Lecomte) que des poèmes strictement surréalistes, des pseudo-aphorismes,
des jeux de mots, des notations qui tiennent de la page de journal, des notes
de lecture, des textes théoriques, etc.
On
complètera la connaissance de Paul Bourgoignie par l'article sur Les Lèvres
Nues (dans La Belgique Sauvage). Ce texte paraît particulièrement
important pour situer et comprendre la trajectoire qui a été évoquée au début
de cet article. Bourgoignie y écrit notamment : «L'expérience surréaliste en
Belgique s'est servie de publications multiples ; il y eut des revues, des tracts
et des livres. S'il est possible d'en dégager des caractères qui les ramènent à
des traits fondamentaux communs, cela dépendra moins d'une relativement courte
période où il y eut un groupe constitué se concertant que d'un attachement à la
rigueur accordée aux relations entre pensée et action de la part de leurs
animateurs ».
Une autre clé, plus énigmatique et plus intime à la fois, se trouve dans un long texte, sous forme de lettre à Théodore Koenig, datée du 6 décembre 1968, repris dans La brouette aux longs-courts après avoir été publié dans le numéro 94-98 de Phantomas. Sous le titre «Parlez-moi de vos lectures», Bourgoignie produit un pêle-mêle littéraire où se retrouvent à la fois Amenophis, le Daily-Bul, les Mémoires d'Hadrien, Mariën, Broodthaers, Sade, l'Almanach du Père Sirius, le journal Spirou, Marivaux, l'Abbé de Choisy, la princesse Palatine, San Antonio, G.H. Hall (un auteur policier publié par le Fleuve Noir), E.V. Cunningham, etc. Étonnante coupe de la mémoire !
Ne lisons-nous pas tous autant que
nous sommes, ce que nous indiquent des amis lorsque leurs goûts, ou quelques
côtés particulièrement fins de leur personnalité ont fait que nous y soyons
attentifs ou intéressés ? Cela va souvent plus loin que la simple curiosité. Le
titre d'un livre suggéré par l'un ou l'autre de ces amis-là, plus que retenu,
nous aura mis l'eau à la bouche. Nougé, Scutenaire, Lecomte et d'autres m'ont
fait rencontrer des auteurs dont nulle revue ne parle plus, qui m'ont ravi.
Une autre clé, plus énigmatique et plus intime à la fois, se trouve dans un long texte, sous forme de lettre à Théodore Koenig, datée du 6 décembre 1968, repris dans La brouette aux longs-courts après avoir été publié dans le numéro 94-98 de Phantomas. Sous le titre «Parlez-moi de vos lectures», Bourgoignie produit un pêle-mêle littéraire où se retrouvent à la fois Amenophis, le Daily-Bul, les Mémoires d'Hadrien, Mariën, Broodthaers, Sade, l'Almanach du Père Sirius, le journal Spirou, Marivaux, l'Abbé de Choisy, la princesse Palatine, San Antonio, G.H. Hall (un auteur policier publié par le Fleuve Noir), E.V. Cunningham, etc. Étonnante coupe de la mémoire !
Ne lisons-nous pas tous autant que
nous sommes, ce que nous indiquent des amis lorsque leurs goûts, ou quelques
côtés particulièrement fins de leur personnalité ont fait que nous y soyons
attentifs ou intéressés ? Cela va souvent plus loin que la simple curiosité. Le
titre d'un livre suggéré par l'un ou l'autre de ces amis-là, plus que retenu,
nous aura mis l'eau à la bouche. Nougé, Scutenaire, Lecomte et d'autres m'ont
fait rencontrer des auteurs dont nulle revue ne parle plus, qui m'ont ravi.
Nougé,
Lecomte, Scutenaire : ces trois aînés, figures essentielles du surréalisme
bruxellois, ont contribué à former la sensibilité de Paul Bourgoignie - et sans
doute, une certaine raréfaction de l'air qu'il s'est toujours plu à respirer ;
pour parler vite, on pourrait dire qu'on retrouve chez Bourgoignie la rigueur
hautaine de Nougé, la minutie bouleversée de Lecomte et la dérision fulgurante
de Scutenaire.
Aucune
bibliographie systématique ne semble avoir été faite de l'œuvre de Paul
Bourgoignie ; on en est réduit, ainsi, à consulter ses propres collections et
souvenirs.
Il reste à parcourir une œuvre dont la partie la mieux émergée se retrouve dans La brouette aux longs-courts […] Quelques textes en prose, d'abord, où s'inscrit, depuis les Illuminations, une des meilleures parts de la sensibilité contemporaine. En Belgique, Marcel Lecomte y a excellé, marquant de son influence le mouvement surréaliste tout entier, et bien au-delà. Le ton particulier qu'y apporte Bourgoignie est celui d'une sentimentalité extrême tempérée par la dérision -le coup de pied que se donne immanquablement Charlie Chaplin - et l'attention portée aux détails les plus intimes de la vie quotidienne.
Les poèmes de Paul Bourgoignie s'inscrivent bien évidemment dans la perspective du «beau comme» de Lautréamont, ou de la fameuse définition de Breton : « Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d'associations négligées jusqu'à lui, à la toute puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée». Il serait sans doute abusif de lier les poèmes de Bourgoignie à une écriture automatique qu'à vrai dire le surréalisme a moins pratiquée qu'il ne le prétend, et dont Breton a bien montré les limites (Du surréalisme en ses œuvres vives, 1953) ; et d'ailleurs, on ne saurait assez méditer la recommandation de Nougé :
Il reste à parcourir une œuvre dont la partie la mieux émergée se retrouve dans La brouette aux longs-courts […] Quelques textes en prose, d'abord, où s'inscrit, depuis les Illuminations, une des meilleures parts de la sensibilité contemporaine. En Belgique, Marcel Lecomte y a excellé, marquant de son influence le mouvement surréaliste tout entier, et bien au-delà. Le ton particulier qu'y apporte Bourgoignie est celui d'une sentimentalité extrême tempérée par la dérision -le coup de pied que se donne immanquablement Charlie Chaplin - et l'attention portée aux détails les plus intimes de la vie quotidienne.
Les poèmes de Paul Bourgoignie s'inscrivent bien évidemment dans la perspective du «beau comme» de Lautréamont, ou de la fameuse définition de Breton : « Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d'associations négligées jusqu'à lui, à la toute puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée». Il serait sans doute abusif de lier les poèmes de Bourgoignie à une écriture automatique qu'à vrai dire le surréalisme a moins pratiquée qu'il ne le prétend, et dont Breton a bien montré les limites (Du surréalisme en ses œuvres vives, 1953) ; et d'ailleurs, on ne saurait assez méditer la recommandation de Nougé :
« Exégètes,
pour y voir clair, rayez le mot surréalisme ».
(Histoire
de ne pas rire, Bruxelles, Les Lèvres nues, 1956)
il revient aux Galapagos.
un vieux complice.
-:-:-:-:-
Un carnet de maladresses.
Extraits du
texte de Pierre Puttemans, Paul
Bourgoignie, le surréalisme, le Daily Bul et Phantomas
publié dans
l’excellente revue Textyles - N°8, Surréalismes
en Belgique
![]() |
| Portrait du poète Paul Bourgoignie par René Magritte |
Il est
à noter que Paul Bourgoignie apparaît, sous les traits de Sigmund Freud, dans
le film de Marcel Marïen L'Imitation du cinéma, dont
Tom Gutt est l'acteur principal, farce érotico-freudienne contre l'Église, qui
provoqua lors de sa projection le 15 mars 1960 un scandale suivi le 17 d'une
plainte déposée au parquet de Bruxelles. Le film sera encore projeté à Liège, à
Anvers dans une salle des fêtes et à Paris au Musée de l'Homme puis, la demande
d'autorisation repoussée, interdit en France en février 1961.
À la fin de son texte, Pierre Puttemans écrit que « la part la plus singulière des œuvres de Paul Bourgoignie est constituée de jeux de mots graphiques ou auditifs - débusquages de sens et de contresens dans la langue, aiguisés par la dérision ». En voilà quelques exemples :
À la fin de son texte, Pierre Puttemans écrit que « la part la plus singulière des œuvres de Paul Bourgoignie est constituée de jeux de mots graphiques ou auditifs - débusquages de sens et de contresens dans la langue, aiguisés par la dérision ». En voilà quelques exemples :
D’un abécédaire à un crabe dédié
Cellier rose de la sorcellerie
Boulevardier
Au bordel ivre
Anagrammes, Lettres de mon moulin
Mieux vaut
un compromis
que deux comprimés.
un compromis
que deux comprimés.
-:-:-:-:-
Chassez
le naturelil revient aux Galapagos.
-:-:-:-:-
Un laveur de vitres en costume à carreaux.
-:-:-:-:-
Tout ridé commeun vieux complice.
-:-:-:-:-
La loi du
clerc obscur.-:-:-:-:-
Un carnet de maladresses.
Courtes pointes II, Chapeaux forts
et châteaux formes
samedi 6 octobre 2012
Pinocchio et les quatre lapins noirs
![]() |
| illustration de Roland Topor |
À ce
moment-là, la porte de la chambre s’ouvrit toute grande, et entrèrent quatre
Lapins, noirs comme l’encre, portant sur leurs épaules un petit cercueil.
— Que me
voulez-vous ? cria Pinocchio en se redressant sur son lit, épouvanté.
— Nous
venons te chercher, répondit le plus gros des Lapins.
— Me
chercher ?... Mais je ne suis pas encore mort !...
— Pas
encore, mais il ne te reste plus que quelques minutes à vivre puisque tu as
refusé de prendre le médicament qui t’aurait guéri de la fièvre !...
— ô ma Fée,
ma bonne Fée, se mit alors à crier Pinocchio, donnez-moi tout de suite ce
verre !... Dépêchez-vous, par pitié, je ne veux pas mourir, non… je ne
veux pas mourir...
Et il prit
le verre à deux mains et le vida d’un trait.
—
Dommage ! dirent les Lapins. Cette fois, nous aurons fait le voyage pour
rien.
Et,
remettant le cercueil sur leurs épaules, ils sortirent de la chambre en
grommelant entre leurs dents.
Carlo Collodi, Les aventures de Pinocchio
extrait du
chapitre XVII (traduction Yves Stalloni, L’école des loisirs, 2011)
![]() | ||||||
| Carlo Chiostri - 1902 |
![]() |
| sculpture de Pietro Consagra |
lundi 1 octobre 2012
Du pain noir et des roses, Marcel Havrenne [1912-1957]
Par son volume, l’œuvre
de Marcel Havrenne
n’encombrera pas votre bibliothèque. Constatation non dénuée de subjectivité (ni
d’ironie, cet ouvrage se faisant rare), puisque l’écrivain ne s’est
pas montré lui-même empressé d’affirmer sa présence, laquelle s’accorde avec
une activité littéraire des plus économes. Il est
vrai que la forme d’expression qui fut son genre de prédilection ne l'engageait pas à jouer des grandes orgues, dans une voie d'écriture expansive et conquérante. Pour l’essentiel, il s’agit en effet de pensées, denses et concises, dont la beauté, la force et la qualité
risquent, sur trop longue distance, de fatalement se diluer et s’altérer. Mais bon, c’est un fait,
reconnu : Marcel Havrenne n’était pas très "productif".
Considérons cette basse production comme un bienfait, une marque d’authenticité et de haute tension (frappé par une
mort relativement précoce, l’écrivain n’aura pas été de toute façon en mesure d’exercer les ressources diverses de son talent). Nonobstant ce manque de luxuriance et
de prolificité, reconnaissons qu’il existe bien un petit air havrennais, aigu, ambigu, affûté et f(l)ûté, qui, pour mon
compte, me réjouit pleinement.
Du pain noir et des
roses présente donc
en seulement 80 pages — épaisseur inversement proportionnelle à sa profondeur —
un ensemble de textes courts de Marcel Havrenne, avec un avant-propos de Jean
Paulhan (qu’on retrouve un peu partout au coin du bois de la littérature), constitué de quatre cahiers répartis ainsi : I. Pour une physique de l'écriture - II. Ce que parler veut dire - III. La cinquième saison - IV. Du pain noir et des roses.
« Il est constant qu’une fourmi obèse nous frappe moins
qu’un éléphant maigre. » *
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RUPTURE ET MAUVAIS TEMPS [1934-1935]
Après des études de lettres et philosophie à Bruxelles, Marcel Havrenne fait partie du groupe Rupture, fondé en 1934 par Achille Chavée à La Louvière (province du Hainaut) et qui fut, après le groupe de Bruxelles formé dès 1924 autour de E.L.T. Mesens (Goemans, Nougé, Magritte, Lecomte) le deuxième pôle historique du surréalisme en Belgique, d’un surréalisme qui ne fut jamais orthodoxe, encore fortement teinté de dadaïsme (mad in Belgium). Le groupe rassemblé autour de Chavée se prononce pour un engagement politique et social, auquel fait écho un unique cahier annuel intitulé Mauvais temps en octobre 1935 (réédité en fac-similé chez Didier Devillez), dans lequel Marcel Havrenne publie son premier texte, Notes sur Lautréamont. La guerre marquera la véritable rupture de Rupture et la confirmation de temps mauvais... Fait prisonnier en 1940, Havrenne sera détenu en Allemagne jusqu'à la Libération.
COBRA [1948-1951]« L’étincelle ne sait pas si elle vient de l’enclume ou du marteau.»
En 1948, sur les décombres de l’après-guerre, naît le
mouvement CoBrA dont Marcel Havrenne est proche (publication de La main heureuse en 1950 avec des
dessins de Pol Bury). En 1953, dans une lettre adressée à Joseph Noiret, un des
fondateurs de CoBrA, il "médite un vague projet de revuette plus ou moins
anonyme, avec bouquet garni de ‘pataphysique, engueulades, coups de pieds
occultes strictement métaphoriques". Pierre Puttemans, dans ses Carnets (Joseph Noiret ou l’aventure dévorée - De
CoBrA à L’estaminet) nous précise qu’il la souhaitait "libre et
féroce au besoin, indépendante de toute école littéraire mais très exigeante
quant à la qualité et à la rigueur de ses écrits".
« La foudre errante provoque et exaspère la fraîcheur
des sources. »
PHANTOMAS [1953-1957]
Cette "revuette", ce sera Phantomas : 163 numéros en 58 volumes, publiée jusqu’en 1980, dont les premiers directeurs-rédacteurs seront Marcel Havrenne, Théodore Koenig et Joseph Noiret. Marcel Havrenne est à 41 ans le doyen du groupe, Koenig a 31 ans, Noiret 26. Après sa mort, d’autres contributeurs viendront grossir le groupe : les frères jumeaux Gabriel et Marcel Piqueray, François Jacqmin, Paul Bourgoignie, Pierre Puttemans…Ceux qui se feront appeler Les 7 types en or, dont votre lièvre précieux a déjà parlé et dont il reparlera.
Cette "revuette", ce sera Phantomas : 163 numéros en 58 volumes, publiée jusqu’en 1980, dont les premiers directeurs-rédacteurs seront Marcel Havrenne, Théodore Koenig et Joseph Noiret. Marcel Havrenne est à 41 ans le doyen du groupe, Koenig a 31 ans, Noiret 26. Après sa mort, d’autres contributeurs viendront grossir le groupe : les frères jumeaux Gabriel et Marcel Piqueray, François Jacqmin, Paul Bourgoignie, Pierre Puttemans…Ceux qui se feront appeler Les 7 types en or, dont votre lièvre précieux a déjà parlé et dont il reparlera.
![]() |
| Théodore Koenig, Marcel Havrenne, Joseph Noiret en 1952 - photo Georges Thiry (détail) |
Marcel Havrenne, jusqu’à sa mort proche, publiera dans Phantomas :
Le premier des cahiers repris dans Du pain noir et des roses est publié en 1953 par Temps mêlés, à Verviers, dirigée par
André Blavier, mais il s’agit en fait du N°1 de la revue Phantomas. Dans le N°2, on trouve Fragments d’un miroir de Bruxelles ; dans le N°4/5, un texte
insolite, Misère de l’éonisme, qui
exprime la défaite d’un travesti contre le "Poil vainqueur", puis La maison qui perd ses portes et
d’autres textes, jusqu’au N°10, qui comprend cette notation, so(m)brement
pertinente, puisque Havrenne s’en allait au même moment, sur la pointe des
mots, rejoindre un autre pays :
« Prendre date pour l’abolition du calendrier ».
[La clef préfère la serrure au trousseau, Phantomas N°9]
Il y eut ensuite Ripopées
chez Phantomas en 1956, sous le
pseudonyme de Désiré Viardot (notons qu’un certain Paul Ernest Désiré Viardot
est l’auteur d’un Essai sur les tumeurs
perlées du testicule, Paris, 1872... Humour noir ?)
LE DAILY BUL [1955-1957]
Marcel Havrenne, mine de rien, est un curieux type (même s’il n’eut pas le temps d’être sacré en or, comme les 7 membres les plus actifs de la revue Phantomas, il en vaut son pesant) ; un curieux type qui s’était également investi dans la pensée "bul", laquelle prit naissance en 1955, sous l’autorité conjuguée et désinvolte de Pol Bury et André Balthazar, au point de déterminer les "linéaments de l’univers bûl" et sa téléologie (Havrenne ne décrira pas autrement cet univers qu’avec beaucoup de circonflexion). Pour plus d’information sur le Daily-Bûl, cliquer ici.
POUR RÉSUMER (et conclure)
Marcel
HAVRENNE, Du pain noir et des roses, avant-propos de Jean Paulhan, Bruxelles,
Georges Houyoux éd., 1957, 93 p. (coll. La Tarasque n° 9) [sous une
couverture dessinée par Michel Olyff, volume imprimé sur les presses de
Dantinne imprimeur à Stree en Hainaut, trente exemplaires sur vergé d’Arches
numérotés de 1 à 30 ; volume repris à Bruxelles en 1984, chez Phantomas, avec
l’avant-propos de Paulhan ; texte repris en 1993 dans un fameux périodique, L’Estaminet.
Revue éphémère].
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| Havrenne en 1956 - photo Serge Vandercam |
Dans Phantommage, qui ouvre le catalogue Phantomas édité en 1975 (lequel constitue les numéros 140 à 145 de la revue), à l’occasion d’une exposition au Musée d’Ixelles, Jacques Sojcher nous dit que Jorge Luis Borges écrivit un texte sur Marcel Havrenne peu après sa mort, mais ne nous en précise pas la source : il s’agit de La Nouvelle Nouvelle Revue Française (N°61, 1er janvier 1958). Je donne ici l’intégralité de cet hommage à notre écrivain méconnu, qui fut repris dans Phantomas N°10 :
Je devine, je crois deviner, à travers les sentences de Marcel Havrenne que je me suis fait lire (ma vue décroissante ne me permet pas une lecture immédiate), deux idées ou deux sentiments : la nécessité de la littérature et son impossibilité… Ces idées s’opposent mais ne s’excluent pas ; Stevenson, pour qui la littérature était un besoin, ne pouvait se défendre de penser que contrefaire la vie par une mosaïque de mots rigides est un projet aussi vain que celui de l’homme qui, muni d’une boîte à couleurs, « entreprend de faire les portraits de l’insupportable soleil ». Une justification romantique de ces recherches de l’absolu serait que seules les aventures impossibles méritent qu’on les tente...
Du pain noir et des roses exige un art de la lecture que nous avons peut-être perdu. Il y a, dit-on, deux manières de penser : par images et par abstractions ; les auditeurs de Socrate, et même d’Héraclite, comprenaient le second et n’avaient pas oublié le premier. Le lecteur moderne a tellement l’habitude du langage abstrait qu’il le voit comme une réalité et non comme un système ; il s’obstine à traduire en abstraction les images mythiques ou poétiques. Il oublie qu’il s’agit de deux langages, de deux jeux de signes, et ne considère le plus ancien, celui des cosmogonies et des rêves, que comme un déguisement fantasque de l’autre. Chesterton a écrit que le mot symbole est, à la fois, un symbole ; pour notre époque cette observation évidente a quelque chose de paradoxal.
Les sentences d’Havrenne ne rendent la richesse dont elles sont capables qu’à ceux qui les reçoivent sur ce double plan, dans ce crépuscule indécis et voulu de l’image et de l’abstraction. On a conjecturé que n’importe quelle page sur n’importe quel sujet offre, à qui sait la déchiffrer, une révélation de l’auteur ; un homme ne peut parler que de lui et le graveur qui croit dessiner, à larges traits, des plaines, des mers et des montagnes, trace sans le savoir, son portrait secret. L’image d’Havrenne que l’œuvre nous laisse entrevoir est d’un attrait singulier. Je sais que je reviendrai souvent à ces livres ; j’y sens comme l’ombre involontaire d’une présence pensive et subtile.
Jorge-Luis BORGES,
Buenos-Aires, octobre 1957.
* Toutes les citations sont extraites du livre mentionné,
sauf indiqué.
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