La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.

Encyclopédie des symboles (sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)


auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr
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mardi 3 février 2015

L'Homme dans la lune 5 : Pan Twardowski

Dans un de ses poèmes, Wisława Szymborska (prix Nobel de littérature 1996) mentionne un personnage nommé Twardowski, au sujet duquel le traducteur Christophe Jezewski apporte en note quelques explications :

"Twardowski, personnage d'une célèbre légende polonaise, gentilhomme qui ayant vendu son âme au diable, ruse avec lui pour ne pas aller en enfer, et, finalement, alors que le diable l'emporte, est sauvé grâce à ses prières à la Vierge et se retrouve sur la lune où le diable le laisse tomber."

Vous comprendrez que l'existence d'un nouveau résident sur la lune a fait aussitôt dresser les oreilles de votre lièvre précieux et le précipiter vers le Centre de documentation de son hyper-terrier, afin d'avoir plus d'information sur cet événement. Les premiers résultats de l'enquête confirment en effet la présence de ce Faust polonais et nous renseignent sur les raisons de son exil sur l'astre lunaire :

"Pan Twardowski était membre de la noblesse polonaise qui résidait à Cracovie au 16e siècle. Il vendit son âme au diable en échange de la connaissance et de pouvoirs surnaturels. Cependant, Pan Twardowski voulut se montrer plus malin que le diable en incluant une clause spéciale dans le contrat qui énonçait que le diable ne pouvait reprendre son âme que lors d'un séjour à Rome, une ville qu'il n'avait pas l'intention de visiter.

Avec l'aide du diable, Pan Twardowski acquit rapidement fortune et célébrité, devenant un membre de la cour de Sigismond II de Pologne, qui recherchait la consolation dans la magie et l'astrologie après la mort de sa femme, Barbara Radziwiłł. Pan Twardowski aurait fait apparaître le fantôme de sa femme grâce à un miroir magique. Pan Twardowski écrivit aussi deux livres, dictés par le diable, une encyclopédie et un livre sur la magie.

Stasys Eidrigevičius, poster pour le ballet Pan Twardowski
Après plusieurs années pendant lesquelles il échappa à son destin, le diable roula Pan Twardowski en l'attirant dans une auberge dont le nom était Rome. Pendant que le diable prenait son âme, Pan Twardowski pria la Vierge Marie, ce qui fit que le diable relâcha sa victime à mi-chemin de l'enfer, sur la lune, où il vit aujourd'hui. Son seul compagnon est son assistant, qu'il avait transformé un jour en araignée : de temps en temps, Pan Twardowski la laisse descendre sur Terre pour qu'elle lui en rapporte quelques nouvelles (les derniers potins et ragots, précise-t-on)."

A cette légende, qui propose comme une sorte de décalque de la légende de Faust, s'est ajoutée des éléments plus récents et la figure du personnage s'est elle-même modifiée. Dans un Guide touristique de Cracovie, Twardowski reçoit le prénom de Jan et cherche à découvrir la pierre philosophale. Alchimiste et médecin, mais surtout magicien, on nous dit qu'il "guérissait les maladies et rajeunissait les gens".


Souvent, sur les illustrations qui le représentent, on voit Twardowski chevaucher un coq. Il est dit qu'au moment où le diable fit apparition dans l'auberge nommée "Rome" pour prendre l'âme de Twardowski, celui-ci sauta sur un coq et s'envola dans le ciel... Mais l'histoire est parfois différente, comme nous le remarquerons ci-dessous, dans une version encore plus étendue de la légende. 

Une autre précision, anecdotique, nous semble avoir été enfin ajoutée à des fins purement touristiques :

"Grâce à l’aide du diable, Twardowski aurait entre autres, formé le désert Błędowska (l'un des cinq déserts naturels d'Europe, situé en Haute Silésie). Selon la légende, sur les terrains des actuels Rochers de Twardowski (Zakrzówek), Maître Twardowski avait une école de magie et de sorcellerie. Un jour, l’explosion de son laboratoire donna naissance à ces rochers."

La légende fit l'objet de différentes interprétations littéraires (poésie, roman), d'adaptations théâtrales et musicales : un premier opéra en 1828, un ballet en 1874, des films, dont un de Ladislas Starewitch en 1917, puis d'autres en 1921, 1936, 1995...
Dans le texte qui suit, la légende nous paraît à présent assez complète dans sa description et si elle nous intéresse en matière de comparaison avec celle du docteur Faustus, elle comporte des éléments comiques dont celle-ci est évidemment exempte : 

Dès le 15ème siècle, l'Université de Cracovie a été célèbre dans le monde pour sa faculté d’astronomie – (où s’instruisit entre autres l’illustre Kopernik) – mais aussi pour son département d’astrologie qui attirait des étudiants de tous pays. Certains venaient dans le but d’ en savoir plus sur les sciences occultes. En dehors de l’Université, ils pouvaient fréquenter les ateliers des magiciens et alchimistes du centre de la Cité. 
Le plus réputé de ces alchimistes se trouvait être un homme de noble descendance qui s’appelait Pan Twardowski. Il vivait à la fin du moyen-âge ou au début de la Renaissance, au début du 16ème siècle. Depuis son enfance, il aimait passionnément lire. Bourré de connaissances, il occupait ses jours et ses nuits à expérimenter des formules de magie noire.
Ses compétences en matière de magie étaient largement aussi reconnues que celle du célèbre docteur Faustus, alchimiste allemand, qui d’ailleurs lui rendait parfois visite. Tous deux discutaient de longs moments de leurs connaissances ésotériques, de leurs trucs et astuces en matière de magie, de leurs mystérieuses potions. Si chacun d’eux gardait cependant jalousement quelques secrets très personnels, ils savaient qu’ils avaient en commun certaines pratiques, notamment pour rencontrer le diable. L’un comme l’autre appelaient le diable la nuit tombée, au moment de la pleine lune.

Cependant, Pan Twardowski avait atteint un tel niveau de connaissance en matière d’astrologie que tout Cracovie connaissait son nom. On le respectait d’autant plus qu’en dehors de ces domaines occultes, il avait également d’excellentes connaissances en médecine. Malgré sa personnalité mystérieuse, il n’était nullement mauvais homme. Les Cracoviens, même les plus humbles, ne le sollicitaient pas en vain en cas de maladie, il acceptait tout naturellement de les soigner.
Sa réputation parvint aux oreilles du roi lui-même, Sigismond-Augustus. Son épouse Barbara, que le roi aimait passionnément, venait de mourir. Il était inconsolable. Il fit appeler Twardowski au Wawel pour avoir recours à ses dons. L’alchimiste, par d’habiles tours de magie, parvenant à lui faire apparaître le visage de la défunte, il devint très estimé du roi. 
Cependant, Twardowski continuait ses interminables expériences dans son logis. Une nuit qu’il avait longuement veillé, il essaya une incantation trouvée dans l’un de ses énormes livres. A peine avait-il prononcé la formule qu’une créature étrange apparut dans la pièce. Ses petites cornes rouges, ses sabots, ses griffes ne laissaient pas de doute : C’était bien Méphistophélès qui se tenait devant Twardowski. A l’issue d’une longue discussion, ils se mirent tous deux d’accord et signèrent un pacte :
Pan Twardowski acceptait de vendre son âme au diable ; en échange, ce dernier consentait à exaucer tous ses souhaits. Pour finir, selon leur accord, le diable viendrait chercher Twardowski pour prendre possession de son âme lorsqu’il le trouverait à Rome.
Twardowski riait sous cape, pensant qu’il avait joué un bon tour au diable, car il se garderait bien d’aller jamais à Rome (où pourtant mènent tous les chemins, Note du blogueur).
Les mois et les années passèrent. Pan Twardowski était devenu riche, comblé. Il s’amusait même à considérer le diable comme un vrai serviteur, lui demandant d’exaucer mille et un caprices, ce que le diable, selon leur accord, ne pouvait refuser.
On dit que le magicien se promenait sur la place du Rynek juché sur le dos d’un coq géant. Une autre fois, il ordonna à Méphisto d’ériger une immense pierre en forme de massue (que l’on peut toujours voir dans le massif des Sudètes à Pieskowa Skala, pierre connue sous le nom de «massue d’Hercule»). D’autres fois, il passait à cheval sur le marché, renversait vases et vaisselles et ordonnait au diable de les remettre en état pour les restituer intacts aux propriétaires.
Tant et si bien que le diable se sentait devenir fou avec tous les caprices de Twardowski et qu’il décida de prendre les choses en mains, comprenant que le magicien se garderait bien de se rendre jamais à Rome.
Le diable fit donc construire par ses ouvriers à la sortie de la ville une auberge dans le plus grand secret. Et un soir, alors que la nuit était tombée, il fit appeler Twardowski sous le prétexte qu’un enfant malade, dans les faubourgs de la ville, avait besoin de ses soins d’urgence. Twardowski qui malgré tout, était resté un médecin dévoué à tous ceux qui avaient besoin de son aide, s’empressa de monter dans la calèche qui l’attendait. Le cocher l’arrêta devant une auberge qu’il s’étonna un peu de ne jamais avoir vue. Quand il fut entré sans méfiance à l’intérieur, le diable apparut, triomphant.
– Ton âme est à moi, claironna-t-il.
Et il montra à Twardowski médusé l’enseigne de l’auberge. Celle-ci portait le nom de Roma.

Aussitôt le diable s’empara du magicien et ils commencèrent à voler, Twardowski serré entre ses griffes.
Dérouté, Twardowski se souvint de son enfance, l’image de sa tendre mère lui revint en mémoire et les chansons pieuses qu’elle lui fredonnait lui revinrent aux oreilles. Il se mit à entonner un cantique à la Vierge Marie, de plus en plus fort, comme s’il voulait se donner du courage. Comme par miracle, le diable perdit ses forces, ses griffes se desserrèrent et il disparut. Twardowski resta suspendu sur un quart de lune… où il est encore.
Il attend patiemment le jour du jugement dernier. Il a trouvé le moyen de communiquer avec les autres planètes par un réseau d’araignées qui lui sont toutes dévouées. Les nuits bien dégagées, il a le bonheur de pouvoir contempler de là-haut, la terre et particulièrement sa cité bien-aimée de Cracovie. Il peut même voir comme les petits enfants dont les mamans leur raconte son histoire, se mettent à regarder vers la lune à travers les fenêtres, pour tenter de distinguer la silhouette du fameux magicien…

mercredi 2 janvier 2013

L'homme dans la lune 4 : Février, Job, St Gérard, Le Bouétiou, Nicodème, le Juif errant, le Diable, Pierrot, Jean des Choux, Jossa, Judas, Bazin, Bernai, Matièu, Bozar, Pharaon, Bruno et Caïn [France, Belgique]

Les taches de la lune ont excité à toutes les époques et sous les latitudes les plus diverses la curiosité populaire et, l'imagination ou la suggestion aidant, on y a vu, soit la représentation d'êtres ou d'objets extrêmement variés qui y sont parvenus dans des circonstances merveilleuses, soit des empreintes en relation avec les gestes et les légendes de l'astre des nuits.

À de rares exceptions, les taches de la lune dont parlent les traditions recueillies à l'époque contemporaine en France et en Wallonie sont anthropomorphes (comme la plupart des phénomènes de paréidolies) : elles représentent le plus habituellement un personnage transporté dans cet astre par punition, et qui y reste exposé aux regards de tous, comme à une sorte de pilori, pour servir d'exemple et d'avertissement aux hommes qui pourraient être tentés de commettre des actes analogues à ceux qui l'y ont amené. Afin que la leçon soit plus frappante, le coupable porte fréquemment sur son dos l'objet qui a servi à l'accomplissement du méfait pour lequel il a été condamné.

Suivant une série nombreuse de légendes que l'on rencontre dans le folklore germanique, Scandinave et anglo-saxon aussi bien que dans celui de France, l'homme de la lune y a été relégué pour une faute religieuse, qui, dans les pays chrétiens, est d'ordinaire la violation du repos dominical.

Parfois l'homme dans la lune est puni d'un manque de charité ; on sait que, d'après des traditions anciennes, constatées à peu près sous toutes les latitudes, des villes ou des individus, qui n'ont pas eu pitié des pauvres voyageurs, sont engloutis sous les eaux ; quelques légendes françaises parlent du châtiment aérien infligé en pareille occurrence à des gens inhospitaliers : le coupable, au lieu de disparaître sous le sol, est relégué dans la lune.

Dans les mêmes pays où l'homme de la lune est puni pour avoir enfreint une loi ecclésiastique ou manqué de charité, des légendes parlent de lui comme d'un voleur puni de déprédations nocturnes. Dans le plus grand nombre des légendes, le coupable, aussitôt après sa faute, est relégué, vivant, dans l'astre des nuits, et il doit y rester jusqu'au dernier jour du monde, sans pouvoir mourir.

Plusieurs récits disent que le coupable n'est pas seulement puni par la souffrance physique qui, dans beaucoup de légendes, semble causée par le froid ou par l'obligation de se promener ou de travailler sans relâche ; il éprouve aussi une terrible honte d'être exposé aux regards de tous. C'est pour être moins souvent soumis à cette espèce de pilori que le voleur d'un récit breton choisit la lune plutôt que le soleil, parce qu'il y sera moins souvent vu. 

Dans la grande majorité des légendes (35 sur un peu plus de 50), l'accessoire de l'homme dans la lune est un fagot, et cet objet est en relation avec un acte coupable commis pendant le séjour sur terre du personnage maudit ou châtié. La fréquence du fagot d'épines dans les punitions des attentats à la propriété, tient vraisemblablement à ce que le vol de bois est celui qui se commet le plus souvent la nuit. 

On peut se demander si, suivant une hypothèse plusieurs fois émise par ceux qui se sont occupés des taches de la lune, la source de cette branche de la tradition ne serait pas un passage des Nombres XV, 32-30 : lorsque les fils d'Israël étaient encore dans le désert, ils virent un homme assemblant du bois le jour du sabbat ; ils l'amenèrent à Moïse et à Aaron qui le mirent en prison, ne sachant que faire de lui. Dieu ayant été consulté par Moïse, dit qu'il fallait le conduire hors du camp et le lapider. M. René Basset pense que cet épisode de la Bible aura pu ensuite être combiné, à une époque que nous ne connaissons pas, avec l'enlèvement dans la lune appartenant à une autre légende.

Paul Sébillot, Folk-lore de France, Tome premier : Le ciel et la terre [extraits]

France

FEVRIER / JOB (Midi-Pyrénées)

D'après une tradition recueillie d'abord dans les Hautes-Pyrénées, puis dans le Gers, avec de simples différences de rédaction, Dieu se montra à un homme qui ne se reposait pas même les dimanches et les grandes fêtes : « Je te pardonne, lui dit-il, quant au passé, mais désormais ne travaille plus que les jours qui sont licites. » L'homme était en faute pour la troisième fois, portant sur son dos un fagot d'épines, lorsque Dieu survint et lui dit : « Tu ne m'as pas obéi ; je vais te punir et te retirer de la surface de la terre ; je t'exilerai, à ton choix, dans le soleil ou dans la lune ?» Dieu vint à son secours, disant : « Le soleil, c'est un feu ardent, et la lune, c'est la glace. » L'homme ayant, après réflexion, opté pour la lune, Dieu l'y transporta. Comme on était au mois de février, cet homme s'appelle Février ; parce qu'il n'a point voulu se reposer, il n'aura plus de repos dans l'astre qui marche toujours. Dieu proposa la même alternative au bonhomme Job, occupé le dimanche à boucher une brèche de son champ. Il choisit le soleil, mais l'ayant trouvé trop chaud, il obtint d'être transféré dans la lune.

ANONYME (Aquitaine)

D'après une tradition gasconne, un paysan qui avait l'habitude de ne pas observer le repos dominical, se leva de bon matin, le jour de Pâques, et alla couper une bourrée. Comme il retournait à son village, au moment de la sortie de la grand'messe, le vent l'emporta dans la lune avec son fagot, et il y demeurera jusqu'au jugement dernier.

SAINT GÉRARD (Limousin)

Bien d'autres personnages, dont la légende est parfois assez succincte, expient aussi une faute religieuse. En Limousin, c'est saint Gérard, qui a été envoyé là-haut, au froid, avec son fagot, pour avoir employé tous les dimanches à réparer ses haies.

BOUETIOU le Boiteux (Auvergne)

C'est aussi pour avoir ramassé des buissons le dimanche, que Bouétiou, l'homme dans la lune de l'Auvergne, y a été transporté avec sa charge.

ANONYME (Vendée)

En Vendée, un homme n'ayant pu chauffer son four le samedi, essaya de l'allumer le dimanche, depuis, il porte un fagot d'épines là-haut sans y parvenir.
Les paysans du Bocage vendéen montrent un homme dans la lune qui, ayant refusé à Jésus une place à son foyer, porte un fagot, au froid, sans parvenir à se réchauffer.

NICODEME, LE JUIF ERRANT, LE DIABLE, PIERROT (Haute-Bretagne)

En llle-et-Vilaine un paysan étant allé, le jour du Seigneur, chercher dans la forêt du bois pour son four, fut enlevé dans la lune avec sa bourrée. 

Aux environs de Guingamp, c'est le Juif Errant que certaines personnes aperçoivent dans la lune ; il est condamné à rester tout seul là haut et il amasse sans cesse des fagots pour brûler la terre au dernier jour. Dans ce pays, de même que sur le littoral des Côtes-du-Nord, c'est en effet par la lune que la terre sera alors consumée. La température de notre satellite étant, d'après l'opinion populaire, d'une froideur exceptionnelle, il aura du mal à amasser assez de bois pour en faire un brasier. Pourtant quelques personnes en Ille-et-Vilaine disent que Dieu a créé la Lune pour la nuit, parce qu'il savait bien que pendant le jour elle aurait chauffé trop dur la terre.

La fourche, au bout de laquelle le coupable d'infractions au repos dominical ou à la probité transporte assez fréquemment la bourrée qui fait son supplice, est aussi l'un des attributs de l'ange déchu ; cette idée a peut-être contribué à la formation de deux légendes qui jusqu'ici n'ont été relevés qu'en Haute-Bretagne : en Ille-et-Vilaine, le personnage de la lune est parfois le diable, et il porte au bout de sa fourche les damnés qu'il va enfourner ; sur le littoral dos Côtes-du-Nord, il amasse des fagots pour alimenter le feu de l'enfer. 

Un récit du littoral des Côtes-du-Nord raconte, avec plus de détails, les circonstances qui motivèrent la punition d'un paysan à la fois larron et égoïste ; mais châtié surtout pour ce dernier défaut. Pierrot dérobait les fagots de ses voisins, mais ne permettait à personne de se chauffer chez lui. Un soir qu'il faisait un froid très vif, un vieillard pauvrement vêtu lui demanda la permission d'entrer pour se chauffer au bon feu qui flambait dans sa cheminée. « Passe ton chemin, répondit Pierrot, ma maison n'est pas faite pour les vagabonds ! 

— Tu me refuses une petite place à ton foyer, dit le passant ; pourtant le bois que tu brûles ne te coûte pas cher ; mais il faudra le payer en ce monde-ci ou dans l'autre ; nous nous reverrons un jour. 

Le suppliant était Jésus-Christ ; peu après passa un autre mendiant, puis un second, enfin il s'en présenta successivement douze, qui sollicitaient la même faveur, et comme Pierrot les repoussait, ils s'en allaient en disant les mêmes paroles que le premier. Ces voyageurs étaient les douze apôtres. Lorsque, après sa mort, Pierrot arriva à la porte du Paradis, il y trouva les douze vieillards, et l'un d'eux lui dit : « Il n'y a pas de place ici pour toi, car on n'y admet pas les voleurs ; tu n'iras pas non plus en enfer, car tu n'as pas assez de gros péchés pour cela ; quant au purgatoire, n'y pense pas, tu as eu assez le temps de te chauffer pendant ta vie. Tu mérites d'aller dans un lieu froid, où tu porteras sur ton dos tout le bois que tu as volé, sans qu'il te soit possible d'allumer du feu. C'est dans la lune que tu feras ta pénitence. » Au même instant Pierrot se trouva dans la lune avec ses fagots. 

On raconte en Haute-Bretagne que Dieu survint au moment où un homme chargeait sur son épaule un fagot volé, et qu'il lui dit : « Ces fagots ne sont pas à toi ; pour te punir, je devrais te faire mourir ; mais je te donne le choix d'aller, après la mort, dans le soleil ou dans la lune. 

— J'aime mieux aller dans la lune, répondit-il ; elle ne marche que de nuit, et je ne serai pas si souvent vu. 

AL LAÈRLAN (Basse-Bretagne)

Dans plusieurs récits de Bretagne, l'astre lui-même, adjuré par le larron, le punit aussitôt ; l'un d'eux suppose même que le serment par la Lune était employé en certaines circonstances, comme l'a été celui par le Soleil. Un seigneur qui revenait de la chasse le soir, rencontrant un de ses voisins assez mal famé, qui portait sur son dos plusieurs fagots d'ajoncs secs, l'accusa de les avoir dérobés sur sa lande. « Faites excuse, répondit le paysan, cet ajonc ne vous appartient pas. 
— Jure-le par la Lune que voilà. 
— Que la Lune m'engloutisse, si je l'ai pris sur vos terres !
Comme il mentait, la Lune l'engloutit, et les pères montrent à leurs enfants al laèrlan, le voleur de landes.

Dans une version modernisée du sud du Finistère, un homme chargé d'ajoncs coupés sur une lande communale est conduit devant le maire, qui lui reproche sa mauvaise action : le coupable nie, personne ne l'ayant vu à l'œuvre, et il s'écrie : « Que la Lune m'avale, si j'ai volé cette lande ! » Aussitôt la Lune descendit du ciel et l'engloutit. On raconte en Haute-Bretagne plusieurs légendes apparentées : un homme qui volait des fagots la nuit, fut accusé par leur propriétaire de les avoir pris dans son tas. « Que la Lune m'enlève, répondit le voleur, si ces fagots sont à vous I » A peine avait-il dit ces mots qu'il fut emporté dans la lune avec sa charge, qu'il doit porter jusqu'au jugement dernier. Un petit garçon qui a dérobé les œufs d'une bonne femme, ayant proféré les mêmes paroles, est transporté dans l'astre des nuits, comme le paysan, qui, accusé par ses camarades d'avoir volé un fagot quêté pour le feu de la Saint-Jean, a l'imprudence de s'écrier: « Si je l'ai pris, je veux que la Lune me supe ' (m'avale) ! »

ANONYME (Basse-Normandie)

En Basse-Normandie l'homme de la lune est le mauvais riche.
 
Dans le Perche cette leçon se présente sous sa forme la plus simple : l'homme au fagot est le premier voleur qu'il y ait eu sur la terre, et Dieu l'a placé dans la lune pour le châtier. 

En Basse-Normandie, un paysan était à la fois impie et voleur ; après avoir passé la nuit du samedi au dimanche à dévaster les haies voisines pour étouper la sienne, sans arriver à empêcher la lune d'y pénétrer par les interstices, il jeta sa serpe de dépit, quand sonna l'Angelus, et il s'en revenait, cheminant péniblement sous un gros fagot d'épines, lorsqu'il rencontra des gens qui lui crièrent : « Bonhomme, vous venez donc encore de nous voler du bois ! »

— Par ma fè, répondit-il, que je puisse être dans la lune, si vous ne mentez !

Il n'avait pas achevé que déjà il y était.

Dans une autre série de récits, l'homme de la lune, qui est aussi habituellement un voleur, s'est servi de son fagot pour essayer de se débarrasser de la lumière importune de cet astre. Le larron de la légende normande, ennuyé de voir dame Lune se promener dans son clos, avait d'abord tenté de boucher, en dévastant les haies voisines, les ouvertures de la haie par où ses rayons pénétraient.

JEAN DES CHOUX ou JEAN DE LA LUNE (Lorraine)

En Lorraine, elle punit un vol, et, semble-t-il, un acte d'irrévérence analogue à ceux qui, ainsi qu'on le verra plus loin, excitent son courroux. Jean des Choux, ou Jean de la Lune, passait son temps à voler les choux de ses voisins ; un jour que la Lune brillait en son plein, il eut peur de son regard menaçant, et comme sa brouette chargée de choux grinçait, il crut que c'était ce bruit qui éveillait l'attention de l'astre; il essaya de la graisser eu urinant sur le moyeu; mais la Lune le regardait toujours et finit par le faire monter jusqu'à elle. C'est lui que l'on voit roulant éternellement sa brouette sur le disque lunaire.

JOSSA / JUDAS (Champagne-Ardenne, Franche-Comté)
Deux légendes des Vosges racontent que des personnages parviennent à grimper jusqu'à la lune elle-même : un voleur du nom de Jossa, gêné dans ses expéditions par la lumière de la lune, jura de l'éteindre avec un fagot, mais arrivé à la lune, il y fut aussitôt collé. Judas Iscariote, fatigué de la voir le regarder sans cesse, s'écria : « Œil ouvert sur moi, je te crèverai, et avec un fagot je boucherai le trou sanglant que je te ferai ! » Il monta bien jusqu'à la lune, mais quand vint le moment d'exécuter sa menace, il se sentit retenu et comme cloué au sol par une main invisible. Il est resté depuis lors à la même place, exposé en punition de son crime, à la face du monde entier.

Judas figure dans d'autres traditions, surtout répandues dans l'est. On dit dans l'Aube : «Vois-lu Judas dans lai lunne, d'aiveu son fagot d'épingne » ; en Morvan, c'est Judas avec son panier plein de choux, ce qui suppose qu'on l'accuse de vol. D'autres légendes se rattachent plus étroitement à l'acte qui lui a valu une fâcheuse renommée. A Sainl-Pol (Pas-de-Calais) on montre aux enfants Judas Iscariote pendu par ses cheveux ou par ses pieds à un sureau ''. Dans la Marne, on leur dit aussi qu'après son forfait, il est allé se pendre dans la lune aux branches de ce même arbre. En Franche-Comté, on raconte qu'il a été relégué dans l'astre des nuits à cause de sa trahison : après sa mort, on agita en conseil divin ce que l'on pourrait faire de ce misérable, qu'on ne pouvait vraiment confondre avec les autres coupables : « Où que vous me mettiez, avait-il osé dire, je n'y serai pas seul.

— Tu seras mis en la lune, lui répliqua Dieu, où lu seras seul, car personne autre jamais n'y fut, n'y est et n'y sera. 

La légende ajoute que Judas y a la tête prise entre deux fagots d'épines, et l'on dit de quelqu'un qui se trouve dans une situation embarrassante : « Il est comme Judas sur des épines ». Quand la figure semble les regarder, les enfants lui adressent cette formulette injurieuse : 

Voilai la lenne,
Due lai proumène,
Voilai Judas
Merde pour son nâ. 

Si un enfant de la même région crache à la figure d'un autre, on lui crie : « Judas dans la lune ! » 

ANONYME (Bourgogne)

Un récit du Bourbonnais présente, en même temps que des affinités avec ceux qui précèdent, des circonstances particulières : une pauvre femme ayant lessivé le jour de Pâques, et l'un de ses voisins ayant bouché sa clôture avec des épines le jour de Noël, le bon Dieu n'en fut pas content ; il les appela pour les condamner, et leur dit : « Tous les deux vous ferez votre travail, toi, la femme, dans la Lune, et toi, l'homme, dans le soleil. »Un jour de bataille entre la lune et le Soleil, la femme ne pouvant plus supporter le froid qu'il y avait dans la lune, changea de place avec l'homme, qui se plaignait d'avoir trop chaud dans le soleil. Mécontents tous les deux, ils tentèrent une seconde fois d'échanger leurs places ; mais Dieu ne voulut pas le leur permettre.

En Bourbonnais, un bûcheron a coupé du bois le jour de Noël.

BASIN la Lune (Dauphiné)

Quelquefois, la Lune fait acte de justicier sans avoir été prise à témoin. Un barbier du Dauphiné, nommé Bazin, comme le voleur des légendes wallonnes, ayant voulu dérober sur le haut de la montagne du bois destiné au feu de la Saint-Jean, fut avalé par la Lune qui habite au sommets.

BERNAI le Sot (Languedoc) MATIÈU, LE COUPEUR DE BOIS (Provence)

En Languedoc, on voit sur le disque Bernai « que lou dimanche travailhat ».

Belgique 

BOZAR / BAZIN / (environs de Liège, Ardennes, Wallonie) – PHARAON (Hainaut) - BRUNO (Namur)

Un paysan, appelé Bozar, avait coutume de couper du bois pendant les offices ; un dimanche un vieillard vénérable se présenta à lui en disant : « Il y a six jours destinés au travail, le septième est fait pour se reposer et prier Dieu.» Bozar n'ayant pas obéi à cette remontrance, le vieillard, qui était le bon Dieu, lui dit : « Pour ta punition, je vais créer la lune et t'y enfermer à perpétuité avec le fagot que tu confectionnes en ce moment ». 

Suivant un récit wallon, Bazin qui allait à la maraude, la nuit, dans le champ de son voisin, fut surpris par celui-ci ; mais il l'effraya en disant : « Je suis sorti de mon tombeau, et je viens, au nom du Dieu vivant, enlever les petits et les grands ! » L'autre s'enfuit, mais le voleur n'échappa pas à la vengeance divine et il est condamné à rester dans la lune avec son fagot; c'est lui dont on voit la figure aux traits convulsés, qui regarde mélancoliquement la terre et l'on dit à Liège de quelqu'un justement puni :

C'est comme Bazin dans la Beauté (la lune)
Il a ce qu'il a mérité. 

Suivant une conception qui semble surtout répandue dans le pays wallon, la Lune agit de son propre chef pour se venger d'une insulte ou d'un mensonge commis sous son invocation, ainsi que le fait remarquer M. 0. Colson, qui a recueilli des versions conformes à cette idée : Bazin, qui était un voleur émérite, voulut, par une nuit sombre, dérober du foin chez un fermier en entrant par la fenêtre du toit. Au moment où il allait se retirer, muni d'une botte très grosse, la lune vint à briller, et un rayon le frappa en pleine face : le fermier le reconnut et cria son nom dans la nuit. Bazin, furieux d'être découvert, envoya la Lune « aux six cent mille diables qui l'emportent ! » celle-ci, pour se venger, retira son rayon et enleva Bazin que l'on voit là-haut avec sa botte de foin.

On raconte dans les Ardennes belges que, le jour de la fête patronale, une jeune fileuse, passionnée pour la danse, avait promis à sa mère de rentrer à la maison avant minuit, et dit en montrant la Lune : « Je vous obéirai, aussi vrai que la Lune nous éclaire ! » Elle laissa passer l'heure, et chacun s'en retourna chez soi, en se séparant sur la grande place près de l'église. Sa mère, éveillée par le bruit, s'y rend et ne rencontre pas sa fille ; mais la porte du cimetière était ouverte, il lui semble l'entendre, et elle lui dit : « Marie, la Lune t’éclaire et je te vois ! — Au diable soit la Lune ! » s'écria la jeune fille. Ces paroles n'étaient pas sitôt sorties de sa bouche qu'elle était dans la Lune. C'est elle qu'on voit là-haut, filant sans relâche les fils de la Vierge.

En Hainaut, un homme appelé Pharaon, allait par une nuit sombre, dérober les navets de son voisin quand il fut dérangé par un clair de lune subit ; craignant d'être aperçu, il saisit avec sa fourche un fagot d'épines et il s'apprêtait à en boucher la lune lorsque Dieu, pour le punir, l'attira dans l'astre.

A lire également : Légendes et contes du pays de Charleroi, Châtelet : Bruno dans la lune  

CAÏN (Luxembourg Belge)

Dans le Luxembourg belge, la lune représente le visage de Caïn qui, honteux de son crime, craint de se montrer à la lumière. Quelquefois il se blottit derrière un buisson ; mais il se cache assez maladroitement, car on distingue très bien ses oreilles, ses yeux, son nez et sa bouche. Les parties qu'il ne parvient pas à dérober à la vue sont les taches de la lune. Suivant une autre version, il est condamné, en punition de son fratricide, à pousser devant lui une brouette jusqu'à la fin du monde, comme le voleur lorrain ; à Laroche, province de Liège, ce personnage s'appelle aussi Caïn, sans récit explicatif ; dans la Marne, son supplice consiste à traîner éternellement un fagot sur son dos.

jeudi 27 décembre 2012

L'homme et la femme dans la lune 3 : une histoire de fagot [France, Belgique, Italie, Afrique du nord]

Votre lièvre précieux osait affirmer ici que le mythe de la femme dans la lune, qu'on trouve principalement en Asie (Chine, Japon) et dans les tribus indiennes d'Amérique du nord, ne s'était pas répandu en Europe... Fausse présomption.
M. Timothée Rey (1) ayant visité ce blog, a attiré mon attention sur Sabine Sicaud, enfant-poète née à Villeneuve sur Lot et morte à 15 ans en 1928, ayant écrit un sonnet intitulé La vieille femme dans la lune, probablement inspiré du folklore régional ou voisin, mais transposé du masculin au féminin (l'homme dans la lune, comme nous le verrons, est présent dans des contes du pays Basque et de Gascogne).
La particularité de cette femme est de porter un fagot sur son dos ; un fagot d'épines, généralement. Les légendes se recoupent, chacun les raconte à sa manière et introduit des variantes : dans sa version masculine, nous avons noté qu'en Allemagne et en Angleterre, l'homme dans la lune portait également un fardeau de même nature, puni de ne pas avoir respecté le repos dominical et accusé parfois d'avoir dérobé le bois de ses concitoyens, mais le voleur ou le transgresseur, dans des légendes qu'on racontait en Suède, Norvège et Danemark, se retrouve aussi exilé sur l'astre...

Le cas de la vieille femme dans la lune qui transporte son fagot est assez rare pour être mentionné. Pour le reste, dans la totalité des extraits que nous allons découvrir, c'est son homologue masculin qui joue le rôle du banni, même si dans certaines occurrences, la femme l'est aussi, s'étant montrée fautive d'avoir baratté ou lessivé le jour du Seigneur. Ainsi que nous l'indique Edouard Brasey, dans La Lune - mystères et sortilèges :

Le malfaiteur est généralement condamné à porter sur le dos l’objet de son délit, le plus souvent un fagot de bois qu’il est accusé d’avoir ramassé un dimanche, au mépris de la trêve dominicale censée être consacrée au repos et à la prière. 

Contrairement à mes premières recherches, L'homme dans la lune n'est pas seulement présent en Angleterre ou en Allemagne, mais apparaît dans de nombreuses histoires qui se racontaient dans la plupart des régions de France, en Belgique... Cela prouve que cette légende fait au moins partie du domaine folklorique européen, même si Victor Hugo, dans ses Proses philosophiques, étendait cette croyance à résonance biblique au-delà de ces limites territoriales, affirmant :

C'était jadis une opinion universelle qu'on pouvait apercevoir distinctement dans la lune un homme suivi d'un chien et portant un fagot sur ses épaules.
La question était de savoir qui était cet homme. Certains pensaient qu'il « n'était autre que Caïn …/... Cette opinion était générale en Italie, ainsi que le prouve ce verset du Dante : Mais viens désormais, car déjà Caïn avec son fardeau d'épines occupe la limite des deux hémisphères et touche la mer sous Séville (L'Enfer, Chant XX).

Victor Hugo, Promontorium Somnii (Annales littéraires de l'Université de Besançon, 1961) 

Je dois aussi à mon correspondant de m'avoir fourni un poème de Raymond Queneau qui met en scène le personnage de l'homme dans la lune, avec son chargement : 

La lune 

Sur la lune de lait caillé
on voit un bonhomme
il porte sur son dos
un fagot de gros bois

ça doit être bien lourd
car il n’avance pas
il est là chaque mois
bûcheron d’autrefois


sur la lune de néon
on voit un astronaute
il porte sur son dos
la fusée de retour

il est déjà parti
il n’y a plus personne
entre la mer des Crises
et la Sérénité


sur la lune de coton
on a peint les yeux la bouche
le nez et un gros bouton
sur lequel dort une mouche

toujours on a eu l’impression
que cet objet astronomique
était à portée de la main
familier, mélancolique
 


Raymond Queneau

Faisons maintenant une incursion en Belgique, avant de nous intéresser à diverses régions de France :

Les récits populaires d'Asie et d'Amérique ont formé à partir des taches de la surface lunaire l'image d'un lièvre ou d'un lapin, ceux de chez nous y ont dessiné des silhouettes humaines...

Ce qu'on voyait d'abord, c'était un dos courbé. Des gestes furtifs, des pas de loup. Dans le bois communal de Châtelet, Bruno, une fois de plus, profitait de la nuit pour dérober des fagots. C'était sa spécialité. Rien ne l'arrêtait, ni le vent, ni la neige, ni la pluie, ni les crocs des chiens propriétaires. Chaque nuit sans lune, il fagotait du bois mort sur le compte d'autrui.

Ce que la clarté découvrit soudain, c'était son dos voûté. Bruno se redressa, furieux. Le disque lunaire venait de déchirer le mouchoir des nuages. Dérangé dans sa tâche, Bruno se mit à injurier l'astre, proférant mille menaces, agitant une fourche vengeresse. Sur le champ, la lune l'attira et l'enferma. Bruno y est encore, enclos dans la montre des pleines lunes, jusqu'à l'éternité.

Ce qu'on voyait, c'était un dos courbé. Le dos voûté de Bruno portant son fagot. La silhouette du chapardeur à jamais enclavée dans l'astre gris.

Ainsi les vieux de Châtelet expliquaient-ils l'étrange géométrie des dessins formés par les taches de lune. A Godarville, l'homme au fagot se nommait Pharaon. La légende, que le christianisme a marquée au passage, raconte que Pharaon dérobait, par une nuit sombre, les navets d'un voisin. Il fut soudain dérangé par un clair de lune imprévu. Craignant d'être reconnu, le maraudeur saisit un fagot d'épines, l'éleva avec sa fourche et voulut ainsi occulter le cercle lunaire. Pour le punir, Dieu l'attira dans l'astre. On y distingue encore aujourd'hui, affirme la légende, la forme du voleur de navets.

Il arrive - mais rarement - que la lune prenne le nom de l'un de ses hôtes. C'est le cas à Jamioulx, où l'on disait plaisamment :
«Bruno n'est pas encore levé» pour signifier que la lune ne l'était pas encore. En Hainaut, l'astre est souvent appelé «La Belle». Peut-être pour nous prouver que, si les légendes, au pays de Charleroi, ont négligé le soleil, elles ont, par contre, révéré la lune, celle qui se lève avec tous les mystères, celle qui sonne l'heure du sabbat, celle qui ne cesse d'introduire l'homme dans la salle d'attente de ses fantasmes et de ses peurs. 

Légendes et contes du pays de Charleroi, Châtelet : Bruno dans la lune


Les mères basques racontent à leurs enfants qu’un homme s’était chargé un dimanche d’un fagot d’épines destiné à combler un trou dans la haie de son jardin. Dieu, surnommé Jainco, prit l’homme sur le fait et le punit en l’envoyant sur la Lune avec son fagot, après lui avoir dit : ‘’Puisque tu n’as pas obéi à ma loi, jusqu’à la fin du monde, tout les soirs tu éclaireras.’’

Un récit originaire du
Bourbonnais présente comme protagonistes une femme ayant fait sa lessive le jour de Pâques et son voisin ayant bouché sa clôture avec des épines le jour de Noël. Pour ces deux manquements inqualifiables, ils furent condamnés à s’exiler, la femme dans la Lune et l’homme, dans le Soleil. Or, il faisait si froid dans la Lune et si chaud dans le Soleil, que l’homme et la femme demandèrent à Dieu de bien vouloir les autoriser à changer de place. «ce fut au tour de l’homme d’avoir trop froid et à la femme d’avoir trop chaud. Ils voulurent à nouveau changer de lieu, mais cette fois, Dieu ne le permit pas.

Dans certains cas, la faute invoquée pour punir le coupable, est un manquement aux règles élémentaires de la charité et de l’hospitalité. Ainsi, les paysans du
Bocage vendéen disent que l’homme est condamné à porter éternellement son fagot dans le froid de la nuit pour avoir refusé d’accueillir Jésus dans son foyer. Dans d’autres, c’est pour avoir menti en invoquant la Lune que le voleur se trouve emporté dans les cieux. C’est alors la Lune elle-même qui se fait justice, sans passer par l’intermédiaire de Dieu.

Edouard Brasey, La lune : mystères et sortilèges, édition du Chêne.

Dans la plupart des communes, on explique la présence des taches sur le disque lunaire, en affirmant qu’il s’agit d’un homme portant une fourchée de buisson sur son épaule, exilé là par Dieu qui a voulu le punir pour avoir travaillé un dimanche.
A Saint Yrieix et à Saint-Just on ajoute qu’à côté de l’homme chargé du fagot d’épines, on peut voir une femme à genoux lavant son linge, punie elle aussi, pour le même motif que son mari. D’autres affirment encore que c’est la Sainte Vierge à genoux berçant dans ses bras l’enfant Jésus, ou que cet homme de la lune ne serait autre que Saint Jean-Baptiste

Folklore du Limousin, L'homme et la femme dans la lune.


Dans le folklore européen, c’est l’obscure silhouette de l’homme de la Lune que nous voyons se profiler sur l’astre nocturne. Le pauvre a été expédié manu militari sur notre satellite pour avoir transgressé la sacro-sainte règle interdisant à tout bon chrétien de travailler le dimanche ou à Noël.
En Sarthe, l’homme de la Lune était un pauvre bougre qui avait été surpris en train de voler du bois le jour du Seigneur, et qui s’est retrouvé là-haut avec son fagot.
Pour le Gascon, c’était un paysan qui avait voulu clôturer son champ au lieu d’aller à la messe et qui a été transporté — avec ses piquets — sur notre satellite.
Un bonhomme du Gers qui avait ramassé son bois le jour de Noël a connu le même sort et, en Allemagne, l’homme de la Lune tient le balai qu’il avait osé fabriquer un dimanche.

La Lune sent le fagot et les Bretons, très au fait des choses de l’autre monde, assuraient que le personnage qui y apparaît n’est autre que le Diable lui-même. Il brandit avec délectation la fourche avec laquelle il va attraper ses damnés et les jeter dans son four.
Selon un conte du Perche, riante région de Normandie, un soldat appelé La Ramée avait réussi un jour à capturer le Diable et à l’enfermer dans un sac. Il l’avait ensuite expédié sur la Lune, grâce à un énorme canon de son invention. Depuis, le Malin y erre comme une âme en peine et barbouille son disque de traces de poudre et de suie…

Lune : un astre de légendes, Leïla Haddad (AFA, N°371, avril 2001)
 
[…] L’importance de l’ajonc autrefois était encore marquée par sa présence dans les traditions populaires en Bretagne et dans les pays celtiques. Il en est tout d’abord question dans la légende du voleur d’ajonc, al laer lann. Si vous regardez bien la pleine lune par une nuit claire, ce n’est ni la mer de la tranquillité ni l’océan des tempêtes que vous apercevrez mais le voleur d’ajoncs, le gars au fagot d’ajonc sur le dos, paotr e vec’h lann, ur fogodenn lann war e choug. En pays gallo, c’est « l’homme dans la lune avec sa fourchée de jans ». Voici ce qu’on raconte un peu partout en Bretagne :
Un soir d’hiver, par un beau clair de lune, un seigneur, revenant un peu plus tard que d’habitude rencontra un voisin, assez mal famé qui portait sur son dos plusieurs fagots d’ajonc sec. Il l’aborda et lui dit : – Tu as pris cet ajonc dans ma lande. – Jamais de la vie, répondit le paysan, cet ajonc ne vous appartient pas. – Jure-le donc par la lune que voilà. Et il lui montrait du doigt, la lune, au haut du ciel. – Que la lune m’engloutisse, si j’ai pris cet ajonc sur vos terres ! Il n’avait pas fini sa phrase qu’il fut avalé par la lune. Et il est depuis sur la lune, condamné à porter éternellement son
fardeau d’ajonc au vu et au su de tout le monde.
Le même thème est évoqué dans de nombreux pays en Europe. C’est le cas, par exemple, en Irlande :

On disait que l’homme dans la lune avait un fagot d’ajoncs sur le dos, qu’il avait pris dans la brèche d’une clôture laissant son bétail piétiner les récoltes d’un voisin. Une autre version dit qu’il porte sur l’épaule un buisson d’ajonc qu’il a volé à ses parrain et marraine.
Cette croyance ne date pas d’hier. Elle figure déjà dans le traité De naturis rerum écrit en 1180 par l’Anglais Alexandre Neckam (115 7-1217) qui précise : « Le vulgaire prétend que c’est un paysan qui porte des épines dans la lune. De là, on disait dans le peuple : le paysan dans la lune, écrasé par un fardeau, montre par ses épines que les rapines ne servent à personne. »
On voit évidemment l’utilisation pédagogique qui a pu être faite de cette légende pour inciter à respecter la propriété d’autrui, à ne pas voler et à ne pas mentir.

La lande, un paysage au gré des hommes, Daniel Giraudon

Nous finirons par ce qui constitue le plus curieux exemple, issu du continent africain :

En tamajaght, dans le massif de l'Aïr (capitale Agadez), les noms particuliers qui désignent les différents états de la lune, renvoient à la sémantique du corps féminin producteur de vie : la pleine lune se dit tekkar, elle est "enceinte", car perçue comme celle qui, cycliquement et inlassablement, accouche de la vie, des itinéraires, des saisons. La lune est associée à l’organisation et à la régularité de tous les flux (temps, cours d’eau, lait, menstrues…). Quand la lune commence à décroître jusqu’à devenir une fine lame à l’horizon, on dit qu’elle est "élimée", "râpée" (takrad), terme associé à l’idée qu’elle a beaucoup travaillé. Enfin, le nom de Tayurt est rapproché de éwar : la "montée". Quand la lune monte, c’est pour se mettre entre les hommes et le soleil. Lorsqu’elle arrive à l’horizon, au levant, elle est vue dans les représentations populaires comme une mère qui porte un fagot sur son dos. On pense que c’est pour cette raison qu’elle n’est pas éclairée : elle amène du bois afin d’allumer son feu. Il y a des nuits où elle "materne", d’autres où elle "sèvre", c’est-à-dire n’apparaît pas, d’autres où elle vient juste pour saluer et se retirer. Elle a cette image vivante de l’épouse-mère qui change et se renouvelle (titciwtcat) au fil des jours. Prise par ses activités, elle arrive souvent en retard au contraire du soleil (tefukt), toujours ponctuel.

Lune chez les Touaregs (Encyclopédie Berbère, XXVIII-XXIX-L : 4439-4441, Edisud, 2007)

(1) Timothée Rey a lui-même écrit une nouvelle en hommage entre autres à cette poétesse et titrée « La vieille qui, là-haut, porte son fagot noir ») dans un numéro de la revue Fiction, tome 9, février 2009 (éd. Les Moutons Électriques, repris dans le second recueil qu'il a publié chez le même éditeur en 2011 : Dans la forêt des astres, 2011).

La plupart des contes et croyances cités ici sont repris des travaux d'ethnologie de Paul Sébillot (1843-1918) qui fit paraître en 1904 "Folklore de France", dont le tome I est consacré au Ciel et à la terre. L'ouvrage a été réédité chez Omnibus en 2002, sous la direction de Francis Lacassin, mais n'est plus disponible qu'en occasion.