La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.

Encyclopédie des symboles

(sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)


auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr

samedi 12 février 2011

L'homme dans la lune 1 [Europe]

Par l’œil gauche d’Horus ! Sachez bien que le lièvre n’est pas seul à vivre sur la lune. Non, parmi ses concitoyens, il y a entre autres : le singe, le renard, le crapaud, le corbeau, l’éléphant, et cette faune comporte aussi quelques humains, masculins et féminins, mortels, moyens mortels ou immortels. Oui, la lune est habitée, et plus qu’on ne le pense… Chaque civilisation a voulu y mettre en place son représentant d’ambassade. Difficile d’évoquer chacun des résidents du monde sélénite, à moins de se plonger dans l’étude et rester dans son terrier des journées entières sans voir le Soleil ni la Terre – ce qui est parfois contraignant (quand il ne pleut pas des météorites). Votre lièvre précieux, à l’aide du non moins précieux Moon lore (1885) du révérend Timothy Harley, commencera par s’intéresser à "l’homme dans la lune", vestige mythologique devenu légende populaire dans divers pays d’Europe, spécialement en Angleterre, mais dont on trouve également la trace en Asie, Afrique, Amérique et Polynésie…

L’homme dans la lune n’est pas une illusion d’optique, le simple croissant d’un sourire lumineux se profilant dans la nuit. Non, l’homme dans la lune n’est pas non plus un simple terrien de caractère lunatique : il s’agit bien d’un indigène du monde sélénite, malheureusement incapable de nous fournir une preuve photographique ou de montrer sa carte d’identité. En tout cas, il ne fait aucun doute que l’homme y vit depuis très longtemps, d’après les épopées des anciennes tribus germaniques et scandinaves, les récits des chinois, slaves, esquimaux, indiens d’Amérique et peuplades de Nouvelle-Zélande. Comme je l’ai dit, les témoignages sont nombreux ! Mais commençons d’abord par l’Europe... 

 
Comme l’image l’indique, l’homme dans la lune ne boit que du vin rosé de Bordeaux (clairet). Sur d’autres images, on le représente toujours avec une pipe : c’est aussi un grand fumeur. Mais surtout, faute d’y être prophète, il est poète en sa planète.

L’histoire de l’homme dans la lune comme on la raconte à nos enfants en Grande Bretagne est censée se fonder sur un fait biblique. Mais bien que, pour les Juifs, une tradition talmudique veuille que Jacob soit dans la lune et que son visage soit parfaitement visible, les Écritures Hébraïques ne font aucunement mention de ce mythe. Pourtant, à nos auditeurs du coin du feu, il est raconté qu’un homme fut surpris par Moïse en train de ramasser du petit bois en plein Sabbat, et que, pour ce crime, il fut envoyé sur la lune pour y demeurer jusqu’à la fin des temps. Le passage cité comme preuve de cette histoire se trouve dans le Livre des Nombres, XV 32-36. En se référant au texte sacré, il est vrai que l’on trouve un homme qui ramasse du petit bois le jour du Sabbat et la congrégation qui ramasse des pierres pour son impitoyable châtiment, mais on cherche en vain mention de la lune. Non est inventus. De bon nombre de conteurs anciens, on peut dire, comme Sheridan à propos de Dundas : "Monsieur le Député doit à sa mémoire les plaisanteries dont il nous régale et à son imagination les faits qu’il avance."

Comme le rappelle Mr Proctor, "selon les gouvernantes allemandes, il ne s’agissait pas du Sabbat mais du dimanche. Voici comment elles le racontent : il y a très longtemps, un dimanche, un vieil homme partit en forêt  pour couper du petit bois. Il en fit un fagot, le suspendit à un épais bâton, le mit à son épaule et reprit péniblement le chemin de sa maison chargé de son fardeau. En route, il rencontra un homme élégant en habit du dimanche qui se dirigeait vers l’église. L’homme s’arrêta et demanda au porteur de fagot : « Sais-tu que nous sommes aujourd’hui dimanche, le jour sur terre où chacun doit se reposer de ses labeurs ?" "Dimanche sur terre, ou lundi au ciel, pour moi, quelle différence ?" dit en riant le coupeur de bois. "Alors porte ton paquet à jamais ! » continua l’inconnu. « Et puisque pour toi le dimanche sur terre  n’a pas de valeur, tu ne connaîtras plus que le lundi au ciel ; tu  demeureras pour l’éternité ainsi dans la lune, pour dissuader tous ceux qui voudraient rompre le Sabbat." Sur ce, l’inconnu disparut et l’homme, avec son bâton et son fagot fut emporté jusqu’à la lune, où il se trouve toujours.
D’après Tobler, l’homme dut choisir entre brûler au soleil et subir le froid glacial sur la lune ; ayant préféré le froid lunaire à la fournaise du soleil, il est visible à la pleine lune, assis, avec son fagot de bois sur le dos. Si "ceux qui vivent sous des climats froids ont les sangs gelés", soyons  reconnaissants de ne pas avoir à hiberner pour l’éternité sur la lune et, les nuits d’hiver, lorsque souffle la bise, "regardons là-haut, à travers la fenêtre, et plaignons le malheureux vieillard."

Extrait de Moon lore, Timothy Harley (traduction Hélène Hory)

D’autres histoires racontent qu’il y a un homme et une femme dans la lune, celui-là avec son fagot et celle-ci avec sa baratte (punie pareillement de son labeur). Les Frisons du Nord (sud de la Suède et Norvège, Danemark et une partie du nord de l’Allemagne actuelle), une des plus anciennes tribus germaniques, ont de ce mythe une version un peu différente : "Un homme vole des légumes dans le jardin de son voisin. Alors qu’il est sur le point de partir avec son chargement, des personnes le surprennent et le conjurent d’aller expier sa faute sur la lune. C’est ainsi que le voleur se tient désormais sur l’astre, à la vue de tous, portant son fardeau pour l’éternité."


Certains voient en l’homme dans la lune Isaac portant sagement son fagot qui devait servir à son propre bûcher ; d’autres Caïn, offrant au Seigneur le plus élémentaire des cadeaux terrestres, et une superstition française prétend qu’il s’agit du traître Judas… Laissons ces allusions bibliques détournées pour nous intéresser à la légende païenne...
 
 

William Shakespeare mentionne deux fois l’homme dans la lune : Dans Le songe d’une nuit d’été, à la scène 1 de l’acte III, quand le charpentier donne des instructions pour le spectacle de Pyrame et Thisbé : Quelqu’un devrait venir avec un fagot d’épines et une lanterne, et dire qu’il vient pour défigurer ou représenter le personnage du clair de lune. De fait, dans l’acte V, l’acteur qui incarne ce rôle dit en s’avançant vers les spectateurs :
Tout ce que j’ai à vous dire, c’est de déclarer que cette lanterne est la lune ; que moi, je suis l’homme de la lune ; que ce fagot d’épines est mon fagot d’épines ; et que ce chien est mon chien.

Dans le deuxième exemple, tiré de La tempête  dans la scène 2 de l’acte II, Caliban dialogue avec Stephano :
Caliban : Est-ce que tu n’es pas tombé du ciel ?
Stephano : De la lune, je t’assure. J’étais, dans le temps, l’homme de la lune.
Caliban : Je t’y ai vu, et je t’adore. Ma maîtresse t’a montré à moi, toi, ton chien et ton fagot.

Parmi les animaux résidant sur la lune, il faut donc ajouter le chien...

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