La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.

Encyclopédie des symboles (sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)


auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr

mercredi 10 octobre 2012

Les 7 types en or : Paul Bourgoignie [1915-1995]

Paul Bourgoignie (photo Etienne Lecomte)
Ce personnage discret […] est peut-être le moins cité des surréalistes belges.
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Si l'on retrouve son nom au bas de l'un ou l'autre manifeste et dans quelques numéros de revues, sa bibliographie est peu abondante, ses apparitions rares et sa parole quelque peu voilée.
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En dehors de quoi, Paul Bourgoignie paraît être, comme plusieurs autres auteurs, un cas assez significatif de fidélité et d'éclectisme conjugués. Sans qu'il cesse d'affirmer très clairement son appartenance au groupe surréaliste, en effet, on trouvera son nom - et bien davantage : sa participation active – dans diverses composantes de la «Belgique Sauvage», appellation inventée en 1971 par la revue Phantomas. Ainsi Bourgoignie participera-t-il très régulièrement aux activités de Phantomas (au point d'en être sacré « type en or » en 1969), au Daily Bul et à diverses publications.

Joseph Noiret, dans son texte publié dans La Belgique sauvage, cite Paul Bourgoignie à plusieurs reprises : d’abord, comme faisant partie, dès 1947, du surréalisme-révolutionnaire en Belgique, puis du mouvement COBRA, formé fin 1948 et qui se dissoudra volontairement en 1951. En dehors de son activité poétique, Paul Bourgoignie était architecte, mais exerça sa profession de dessinateur au service des autres.
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Une part importante des textes de Paul Bourgoignie antérieurs à 1979 a été reprise dans La brouette aux longs-courts ; ainsi y retrouve-t-on, moyennant quelques mises au point, la quasi-intégralité de Moroses Mots Roses (1968), de Lettres en jeux / Jeux de l'être (1969), et des Lettres de mon moulin /Exercice des lettres pour petites polices (1971) et de nombreux textes publiés en revue.

La brouette aux longs-courts reprend aussi bien des proses poétiques (dans une ligne assez semblable à celle de Marcel Lecomte) que des poèmes strictement surréalistes, des pseudo-aphorismes, des jeux de mots, des notations qui tiennent de la page de journal, des notes de lecture, des textes théoriques, etc.

On complètera la connaissance de Paul Bourgoignie par l'article sur Les Lèvres Nues (dans La Belgique Sauvage). Ce texte paraît particulièrement important pour situer et comprendre la trajectoire qui a été évoquée au début de cet article. Bourgoignie y écrit notamment : «L'expérience surréaliste en Belgique s'est servie de publications multiples ; il y eut des revues, des tracts et des livres. S'il est possible d'en dégager des caractères qui les ramènent à des traits fondamentaux communs, cela dépendra moins d'une relativement courte période où il y eut un groupe constitué se concertant que d'un attachement à la rigueur accordée aux relations entre pensée et action de la part de leurs animateurs ».

Une autre clé, plus énigmatique et plus intime à la fois, se trouve dans un long texte, sous forme de lettre à Théodore Koenig, datée du 6 décembre 1968, repris dans La brouette aux longs-courts après avoir été publié dans le numéro 94-98 de Phantomas. Sous le titre «Parlez-moi de vos lectures», Bourgoignie produit un pêle-mêle littéraire où se retrouvent à la fois Amenophis, le Daily-Bul, les Mémoires d'Hadrien, Mariën, Broodthaers, Sade, l'Almanach du Père Sirius, le journal Spirou, Marivaux, l'Abbé de Choisy, la princesse Palatine, San Antonio, G.H. Hall (un auteur policier publié par le Fleuve Noir), E.V. Cunningham, etc. Étonnante coupe de la mémoire !

Ne lisons-nous pas tous autant que nous sommes, ce que nous indiquent des amis lorsque leurs goûts, ou quelques côtés particulièrement fins de leur personnalité ont fait que nous y soyons attentifs ou intéressés ? Cela va souvent plus loin que la simple curiosité. Le titre d'un livre suggéré par l'un ou l'autre de ces amis-là, plus que retenu, nous aura mis l'eau à la bouche. Nougé, Scutenaire, Lecomte et d'autres m'ont fait rencontrer des auteurs dont nulle revue ne parle plus, qui m'ont ravi.

Nougé, Lecomte, Scutenaire : ces trois aînés, figures essentielles du surréalisme bruxellois, ont contribué à former la sensibilité de Paul Bourgoignie - et sans doute, une certaine raréfaction de l'air qu'il s'est toujours plu à respirer ; pour parler vite, on pourrait dire qu'on retrouve chez Bourgoignie la rigueur hautaine de Nougé, la minutie bouleversée de Lecomte et la dérision fulgurante de Scutenaire.

Aucune bibliographie systématique ne semble avoir été faite de l'œuvre de Paul Bourgoignie ; on en est réduit, ainsi, à consulter ses propres collections et souvenirs.

Il reste à parcourir une œuvre dont la partie la mieux émergée se retrouve dans La brouette aux longs-courts […] Quelques textes en prose, d'abord, où s'inscrit, depuis les Illuminations, une des meilleures parts de la sensibilité contemporaine. En Belgique, Marcel Lecomte y a excellé, marquant de son influence le mouvement surréaliste tout entier, et bien au-delà. Le ton particulier qu'y apporte Bourgoignie est celui d'une sentimentalité extrême tempérée par la dérision -le coup de pied que se donne immanquablement Charlie Chaplin - et l'attention portée aux détails les plus intimes de la vie quotidienne.

Les poèmes de Paul Bourgoignie s'inscrivent bien évidemment dans la perspective du «beau comme» de Lautréamont, ou de la fameuse définition de Breton : « Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d'associations négligées jusqu'à lui, à la toute puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée». Il serait sans doute abusif de lier les poèmes de Bourgoignie à une écriture automatique qu'à vrai dire le surréalisme a moins pratiquée qu'il ne le prétend, et dont Breton a bien montré les limites (Du surréalisme en ses œuvres vives, 1953) ; et d'ailleurs, on ne saurait assez méditer la recommandation de Nougé : 

« Exégètes, pour y voir clair, rayez le mot surréalisme ».
(Histoire de ne pas rire, Bruxelles, Les Lèvres nues, 1956)

  Extraits du texte de Pierre Puttemans, Paul Bourgoignie, le surréalisme, le Daily Bul et Phantomas 
publié dans l’excellente revue Textyles - N°8, Surréalismes en Belgique
 
Portrait du poète Paul Bourgoignie par René Magritte

Il est à noter que Paul Bourgoignie apparaît, sous les traits de Sigmund Freud, dans le film de Marcel Marïen L'Imitation du cinéma, dont Tom Gutt est l'acteur principal, farce érotico-freudienne contre l'Église, qui provoqua lors de sa projection le 15 mars 1960 un scandale suivi le 17 d'une plainte déposée au parquet de Bruxelles. Le film sera encore projeté à Liège, à Anvers dans une salle des fêtes et à Paris au Musée de l'Homme puis, la demande d'autorisation repoussée, interdit en France en février 1961.

À la fin de son texte, Pierre Puttemans écrit que « la part la plus singulière des œuvres de Paul Bourgoignie est constituée de jeux de mots graphiques ou auditifs - débusquages de sens et de contresens dans la langue, aiguisés par la dérision ». En voilà quelques exemples :

D’un abécédaire à un crabe dédié

Cellier rose de la sorcellerie

Boulevardier
Au bordel ivre

Anagrammes, Lettres de mon moulin

Mieux vaut
un compromis 
que deux comprimés.
-:-:-:-:-
Chassez le naturel
il revient aux Galapagos.
-:-:-:-:-
Un laveur de vitres en costume à carreaux.
-:-:-:-:-
Tout ridé comme
un vieux complice.
-:-:-:-:-
La loi du clerc obscur.
 -:-:-:-:-
Un carnet de maladresses.

Courtes pointes II, Chapeaux forts et châteaux formes

samedi 6 octobre 2012

Pinocchio et les quatre lapins noirs

illustration de Roland Topor
À ce moment-là, la porte de la chambre s’ouvrit toute grande, et entrèrent quatre Lapins, noirs comme l’encre, portant sur leurs épaules un petit cercueil.
— Que me voulez-vous ? cria Pinocchio en se redressant sur son lit, épouvanté.
— Nous venons te chercher, répondit le plus gros des Lapins.
— Me chercher ?... Mais je ne suis pas encore mort !...
— Pas encore, mais il ne te reste plus que quelques minutes à vivre puisque tu as refusé de prendre le médicament qui t’aurait guéri de la fièvre !...
— ô ma Fée, ma bonne Fée, se mit alors à crier Pinocchio, donnez-moi tout de suite ce verre !... Dépêchez-vous, par pitié, je ne veux pas mourir, non… je ne veux pas mourir...
Et il prit le verre à deux mains et le vida d’un trait.
— Dommage ! dirent les Lapins. Cette fois, nous aurons fait le voyage pour rien.
Et, remettant le cercueil sur leurs épaules, ils sortirent de la chambre en grommelant entre leurs dents.

Carlo Collodi, Les aventures de Pinocchio
extrait du chapitre XVII (traduction Yves Stalloni, L’école des loisirs, 2011)
Carlo Chiostri - 1902 





Carlo Collodi, de son vrai nom Carlo Lorenzini (1826-1890), fonctionnaire préfectoral, auteur des Aventures de Pinocchio, prit pour pseudonyme le nom du village natal de sa mère, Collodi, en Toscane (près de Lucques (15 km), entre Pise (32 km) et Florence (60 km). Le village présente trois centres d’intérêt : son vieux bourg, la Villa Garzoni, immense bâtisse du 17e siècle avec ses jardins baroques et le Parc de Pinocchio, fondé en 1956 puis enrichi d’œuvres collectives jusqu’en 1987. 
 
 
 
 
 
sculpture de Pietro Consagra

lundi 1 octobre 2012

Du pain noir et des roses, Marcel Havrenne [1912-1957]

Par son volume, l’œuvre de Marcel Havrenne n’encombrera pas votre bibliothèque. Constatation non dénuée de subjectivité (ni d’ironie, cet ouvrage se faisant rare), puisque l’écrivain ne s’est pas montré lui-même empressé d’affirmer sa présence, laquelle s’accorde avec une activité littéraire des plus économes. Il est vrai que la forme d’expression qui fut son genre de prédilection ne l'engageait pas à jouer des grandes orgues, dans une voie d'écriture expansive et conquérante. Pour l’essentiel, il s’agit en effet de pensées, denses et concises, dont la beauté, la force et la qualité risquent, sur trop longue distance, de fatalement se diluer et s’altérer. Mais bon, c’est un fait, reconnu : Marcel Havrenne n’était pas très "productif". Considérons cette basse production comme un bienfait, une marque d’authenticité et de haute tension (frappé par une mort relativement précoce, l’écrivain n’aura pas été de toute façon en mesure d’exercer les ressources diverses de son talent). Nonobstant ce manque de luxuriance et de prolificité, reconnaissons qu’il existe bien un petit air havrennais, aigu, ambigu, affûté et f(l)ûté, qui, pour mon compte, me réjouit pleinement.

Du pain noir et des roses présente donc en seulement 80 pages — épaisseur inversement proportionnelle à sa profondeur — un ensemble de textes courts de Marcel Havrenne, avec un avant-propos de Jean Paulhan (qu’on retrouve un peu partout au coin du bois de la littérature), constitué de quatre cahiers répartis ainsi : I. Pour une physique de l'écriture - II. Ce que parler veut dire - III. La cinquième saison - IV. Du pain noir et des roses.

« Il est constant qu’une fourmi obèse nous frappe moins qu’un éléphant maigre. » *

Photo de Marcel Havrenne par Serge Vandercam, multipliée par Erro

Comme il serait dommage de s’arrêter là, je propose de remonter un peu en arrière et de laisser défiler les années...

RUPTURE ET MAUVAIS TEMPS [1934-1935]

Après des études de lettres et philosophie à Bruxelles, Marcel Havrenne fait partie du groupe Rupture, fondé en 1934 par Achille Chavée à La Louvière (province du Hainaut) et qui fut, après le groupe de Bruxelles formé dès 1924 autour de E.L.T. Mesens (Goemans, Nougé, Magritte, Lecomte) le deuxième pôle historique du surréalisme en Belgique, d’un surréalisme qui ne fut jamais orthodoxe, encore fortement teinté de dadaïsme (mad in Belgium). Le groupe rassemblé autour de Chavée se prononce pour un engagement politique et social, auquel fait écho un unique cahier annuel intitulé Mauvais temps en octobre 1935 (réédité en fac-similé chez Didier Devillez), dans lequel Marcel Havrenne publie son premier texte, Notes sur Lautréamont. La guerre marquera la véritable rupture de Rupture et la confirmation de temps mauvais... Fait prisonnier en 1940, Havrenne sera détenu en Allemagne jusqu'à la Libération.

« L’étincelle ne sait pas si elle vient de l’enclume ou du marteau.»
COBRA [1948-1951] 

En 1948, sur les décombres de l’après-guerre, naît le mouvement CoBrA dont Marcel Havrenne est proche (publication de La main heureuse en 1950 avec des dessins de Pol Bury). En 1953, dans une lettre adressée à Joseph Noiret, un des fondateurs de CoBrA, il "médite un vague projet de revuette plus ou moins anonyme, avec bouquet garni de ‘pataphysique, engueulades, coups de pieds occultes strictement métaphoriques". Pierre Puttemans, dans ses Carnets (Joseph Noiret ou l’aventure dévorée - De CoBrA à L’estaminet) nous précise qu’il la souhaitait "libre et féroce au besoin, indépendante de toute école littéraire mais très exigeante quant à la qualité et à la rigueur de ses écrits".

« La foudre errante provoque et exaspère la fraîcheur des sources. »

PHANTOMAS [1953-1957] 

Cette "revuette", ce sera Phantomas : 163 numéros en 58 volumes, publiée jusqu’en 1980, dont les premiers directeurs-rédacteurs seront Marcel Havrenne, Théodore Koenig et Joseph Noiret. Marcel Havrenne est à 41 ans le doyen du groupe, Koenig a 31 ans, Noiret 26. Après sa mort, d’autres contributeurs viendront grossir le groupe : les frères jumeaux Gabriel et Marcel Piqueray, François Jacqmin, Paul Bourgoignie, Pierre Puttemans…Ceux qui se feront appeler Les 7 types en or, dont votre lièvre précieux a déjà parlé et dont il reparlera.

Théodore Koenig, Marcel Havrenne, Joseph Noiret en 1952 - photo Georges Thiry (détail)
 
Marcel Havrenne, jusqu’à sa mort proche, publiera dans Phantomas :
Le premier des cahiers repris dans Du pain noir et des roses est publié en 1953 par Temps mêlés, à Verviers, dirigée par André Blavier, mais il s’agit en fait du N°1 de la revue Phantomas. Dans le N°2, on trouve Fragments d’un miroir de Bruxelles ; dans le N°4/5, un texte insolite, Misère de l’éonisme, qui exprime la défaite d’un travesti contre le "Poil vainqueur", puis La maison qui perd ses portes et d’autres textes, jusqu’au N°10, qui comprend cette notation, so(m)brement pertinente, puisque Havrenne s’en allait au même moment, sur la pointe des mots, rejoindre un autre pays :

« Prendre date pour l’abolition du calendrier ».
[La clef préfère la serrure au trousseau, Phantomas N°9]

Il y eut ensuite Ripopées chez Phantomas en 1956, sous le pseudonyme de Désiré Viardot (notons qu’un certain Paul Ernest Désiré Viardot est l’auteur d’un Essai sur les tumeurs perlées du testicule, Paris, 1872... Humour noir ?)

LE DAILY BUL [1955-1957]

Marcel Havrenne, mine de rien, est un curieux type (même s’il n’eut pas le temps d’être sacré en or, comme les 7 membres les plus actifs de la revue Phantomas, il en vaut son pesant) ; un curieux type qui s’était également investi dans la pensée "bul", laquelle prit naissance en 1955, sous l’autorité conjuguée et désinvolte de Pol Bury et André Balthazar, au point de déterminer les "linéaments de l’univers bûl" et sa téléologie (Havrenne ne décrira pas autrement cet univers qu’avec beaucoup de circonflexion). Pour plus d’information sur le Daily-Bûl, cliquer ici.

POUR RÉSUMER (et conclure)
Marcel HAVRENNE, Du pain noir et des roses, avant-propos de Jean Paulhan, Bruxelles, Georges Houyoux éd., 1957, 93 p. (coll. La Tarasque n° 9) [sous une couverture dessinée par Michel Olyff, volume imprimé sur les presses de Dantinne imprimeur à Stree en Hainaut, trente exemplaires sur vergé d’Arches numérotés de 1 à 30 ; volume repris à Bruxelles en 1984, chez Phantomas, avec l’avant-propos de Paulhan ; texte repris en 1993 dans un fameux périodique, L’Estaminet. Revue éphémère].

Havrenne en 1956 - photo Serge Vandercam
Hormis cette fine édition anthologique qu’est Du pain noir et des roses, bon nombre de textes de Havrenne nous manquent encore... Joseph Noiret, qui dirigeait la revue "éphémère" L’Estaminet, avait entrepris de les rassembler pour en éditer un jour l’intégralité, mais sa mort en janvier de cette année entraîne un nouveau contretemps.

Dans Phantommage, qui ouvre le catalogue Phantomas édité en 1975 (lequel constitue les numéros 140 à 145 de la revue), à l’occasion d’une exposition au Musée d’Ixelles, Jacques Sojcher nous dit que Jorge Luis Borges écrivit un texte sur Marcel Havrenne peu après sa mort, mais ne nous en précise pas la source : il s’agit de La Nouvelle Nouvelle Revue Française (N°61, 1er janvier 1958). Je donne ici l’intégralité de cet hommage à notre écrivain méconnu, qui fut repris dans Phantomas N°10 :

Je devine, je crois deviner, à travers les sentences de Marcel Havrenne que je me suis fait lire (ma vue décroissante ne me permet pas une lecture immédiate), deux idées ou deux sentiments : la nécessité de la littérature et son impossibilité… Ces idées s’opposent mais ne s’excluent pas ; Stevenson, pour qui la littérature était un besoin, ne pouvait se défendre de penser que contrefaire la vie par une mosaïque de mots rigides est un projet aussi vain que celui de l’homme qui, muni d’une boîte à couleurs, « entreprend de faire les portraits de l’insupportable soleil ». Une justification romantique de ces recherches de l’absolu serait que seules les aventures impossibles méritent qu’on les tente...

Du pain noir et des roses exige un art de la lecture que nous avons peut-être perdu. Il y a, dit-on, deux manières de penser : par images et par abstractions ; les auditeurs de Socrate, et même d’Héraclite, comprenaient le second et n’avaient pas oublié le premier. Le lecteur moderne a tellement l’habitude du langage abstrait qu’il le voit comme une réalité et non comme un système ; il s’obstine à traduire en abstraction les images mythiques ou poétiques. Il oublie qu’il s’agit de deux langages, de deux jeux de signes, et ne considère le plus ancien, celui des cosmogonies et des rêves, que comme un déguisement fantasque de l’autre. Chesterton a écrit que le mot symbole est, à la fois, un symbole ; pour notre époque cette observation évidente a quelque chose de paradoxal.


Les sentences d’Havrenne ne rendent la richesse dont elles sont capables qu’à ceux qui les reçoivent sur ce double plan, dans ce crépuscule indécis et voulu de l’image et de l’abstraction. On a conjecturé que n’importe quelle page sur n’importe quel sujet offre, à qui sait la déchiffrer, une révélation de l’auteur ; un homme ne peut parler que de lui et le graveur qui croit dessiner, à larges traits, des plaines, des mers et des montagnes, trace sans le savoir, son portrait secret. L’image d’Havrenne que l’œuvre nous laisse entrevoir est d’un attrait singulier. Je sais que je reviendrai souvent à ces livres ; j’y sens comme l’ombre involontaire d’une présence pensive et subtile. 


Jorge-Luis BORGES, Buenos-Aires, octobre 1957. 

* Toutes les citations sont extraites du livre mentionné, sauf indiqué.

samedi 22 septembre 2012

L’œuvre au noir, Marguerite Yourcenar [1903-1987]

Œuvre unanimement louée (Prix Femina 1968), élevée rapidement au rang de classique de la littérature, objet de multiples études, L’œuvre au noir de Marguerite Yourcenar (Marguerite Antoinette Jeanne Marie Ghislaine Cleenewerck de Crayencour, de son vrai nom, première femme élue académicienne en 1980), fait partie de ces livres de référence qui peuvent être longuement boudés, pâtissant de leur réputation, dont la lecture se trouve reportée indéfiniment pour des raisons mal motivées, sous prétexte par exemple que le livre restera de toute façon disponible en librairie et en bibliothèque (on est curieux du rare, en recherche du singulier, sans penser qu’il y a des trésors du commun qui réunissent aussi ces deux qualités). Si les conditions de son achat ou de son emprunt ne l’exigent, il faut que les circonstances s’y prêtent. Et si on ne se donne pas volontairement l’occasion de se procurer ce livre, on se dit que l’occasion nous sera vaguement donnée, un jour, de mettre un terme à cette situation d’attente confuse, qui est — nous en sommes bien conscients et quelque peu honteux — un état d’injuste relégation. Et voilà qu’un voyage en train, un autre espace d’occupation et de diversion, concourent enfin à l’acte de lecture (il est vrai qu’il y a, dans le choix de nos lectures, un de ces secrets points de convergence, portés par différents échos et canaux).

Votre lièvre précieux, un peu paresseux par nature, ne fera pas ici un résumé ni un commentaire de L’œuvre au noir de Marguerite Yourcenar, toutes choses que les lecteurs intéressés pourront, en l’occurrence, trouver aisément, rapidement et abondamment. Il suffit de dire que le destin personnel de Zénon Ligre, personnage du roman et penseur de la Renaissance (lequel possède bien des points avec Giordano Bruno) est fondamental et universel (et toujours brûlant d’actualité). Cherchant à éveiller votre attention sur le fond, le meilleur moyen est de faire entendre la voix de Marguerite Yourcenar :



En complément, il y a un bref passage du livre que votre lièvre précieux, pour des raisons évidentes, aura pris soin de noter :

Il sortit, le panier au bras, comme un paysan qui va au marché. Le chemin s’engagea bientôt dans un bocage, puis déboucha dans les guérets. Il s’assit sur le rebord du fossé et plongea avec précaution la main dans la corbeille. Longuement, presque voluptueusement, il caressa les bêtes au doux pelage, à l’échine souple, aux flancs mous sous lesquels battaient à grands coups les cœurs. Les lapereaux pas même craintifs continuaient à manger ; il se demandait quelle vision du monde et de lui-même se mirait dans leurs gros yeux vifs. Il leva le couvercle et les laissa prendre les champs. Jouissant de leur liberté, il regarda disparaître dans les broussailles les connils lascifs et voraces, les architectes de labyrinthes souterrains, les créatures timides, et qui pourtant jouent avec le danger, désarmées, sauf pour la force et l’agilité de leurs reins, indestructibles seulement de par leur inépuisable fécondité. Si elles parvenaient à échapper aux lacs (1), aux bâtons, aux fouines et aux éperviers, elles continueraient encore quelque temps leurs bonds et leurs jeux ; leur fourrure d’hiver blanchirait sous la neige ; elles recommenceraient au printemps à se nourrir de bonne herbe verte. Il poussa du pied la corbeille dans le fossé.

(1) Les lacs, terme ancien qui désignait les pièges des chasseurs, « nœud coulant utilisé pour la capture du gibier » (Le Robert).

La promenade sur la dune, p.252-253
 

Et pour conclure, à l’adresse de tous les alchimistes, astronomes et apothicaires, il y a cette petite phrase que j’affectionne :

Qui sait si quelque comète ne finira point par sortir de nos cucurbites ?

La conversation à Innsbruck, p.119
 

vendredi 7 septembre 2012

Litanies des quartiers de la Lune, Jules Laforgue

Litanie des premiers quartiers de la Lune

Lune bénie
Des insomnies,

Blanc médaillon
Des Endymions,

Astre fossile
Que tout exile,

Jaloux tombeau
De Salammbô,

Embarcadère
Des grands mystères,

Madone et miss
Diane-Artémis,
Louis Rouffe en Pierrot (vers 1880)

Sainte Vigie
De nos orgies

Jettatura
Des baccarats,

Dame très-lasse
De nos terrasses,

Philtre attisant
Les vers-luisants,

Rosace et dôme
Des derniers psaumes,

Bel œil-de-chat
De nos rachats,

Sois l’ambulance
Sarah Bernhardt en Pierrot
De nos croyances !

Sois l’édredon
Du Grand-Pardon !


Litanie des derniers quartiers de la Lune

Eucharistie
De l’Arcadie,

Qui fait de l’œil
Aux cœurs en deuil,

Ciel des idylles
Qu’on veut stériles,

Fonts baptismaux
Des blancs pierrots,

Vortex-nombril
Du Tout-Nihil,

Pierrot photographe, Nadar (1854)
Miroir et Bible
Des impassibles,

Hôtel garni
De l’infini,

Sphinx et Joconde
Des défunts mondes,

Ô Chanaan
Du bon Néant,

Néant, La Mecque
Des bibliothèques,

Léthé, Lotos,
Exaudi nos !






La vie de Jules Laforgue
biographie résumée d’après l’édition 1970, éditions Gallimard et Librairie Générale Française, présentée et annotée par Pascal Pia


1860. — Naissance de Jules Laforgue à Montevideo [où naquit Lautréamont en 1840 et où naîtra également le poète Jules Supervielle, en 1884]. Charles Laforgue, son père d’origine tarbaise, abandonne l’enseignement (professeur de lettres) pour entrer dans une banque d’affaires. Sa mère, née au Havre, est la fille d’un Normand exploitant en Uruguay une fabrique de chaussures. Second enfant, Jules Laforgue aura au cours des années suivantes neuf autres frères et sœurs.
1866-1867. — Mme Laforgue, ses enfants et leurs grands-parents maternels se rendent à Tarbes, suivi un peu plus tard de M. Laforgue, qui repart ensuite avec sa femme pour l’Uruguay et ses derniers-nés. Émile et Jules, les aînés restent à Tarbes chez des cousins de la famille.
1869. — Jules rentre au Lycée de Tarbes.
1875. — La famille Laforgue rentre définitivement en France. Elle compte alors dix enfants. Un autre garçon naît en fin d’année.
1876. — La famille se fixe à Paris, où Jules poursuit ses études lycéennes.
1877. — Une pneumonie emporte Mme Laforgue, à 38 ans (trois mois plus tôt, enceinte pour la douzième fois, elle avait fait une fausse couche). Jules échoue au baccalauréat, qu’il n’obtiendra jamais, principalement à cause d'une grande timidité qui lui fait perdre ses moyens à l'oral.
1879. — Charles Laforgue est ses 11 enfants changent de domicile parisien, mais peu après le chef de famille, malade, décide de retourner à Tarbes, ne laissant à Paris que son second fils, Jules, et l’aînée de ses filles, Marie. Ayant renoncé à ses examens, Laforgue lit beaucoup.
1880. — Premières amitiés littéraires de Laforgue, par l’intermédiaire, semble-t-il, des soirées organisées par les Hydropathes (Émile Goudeau, Maurice Rollinat, Charles Cros). Soutien particulier de Gustave Kahn et Paul Bourget. Un premier texte en prose de Laforgue paraît en revue.
1881. — Laforgue suit des cours d’esthétique, s’intéresse à la peinture, visite des musées, rencontre des artistes. Emploi partiel de secrétaire auprès de Charles Ephrussi, riche amateur et collectionneur d’impressionnistes. Il écrit une nouvelle, conçoit le projet d’un roman, figure deux fois encore au sommaire de la revue La vie moderne, avec des textes en prose, mais il compose surtout des poèmes. Sa sœur Marie a quitté Paris pour aller soigner leur père. Le sort de Laforgue reste incertain : il loge à présent en garni, déjeune dans de pauvres gargotes, dîne sur le pouce et broie du noir. Grâce au concours de Paul Bourget et le soutien de Ephrussi, Jules Laforgue obtient un poste de lecteur auprès de l’impératrice d’Allemagne Augusta : 9000 francs par an, plus divers avantages (appartement au Prinzessinen Palais à Berlin, la nourriture, les services d’un domestique particulier). Au même moment, en novembre, son père meurt à Tarbes et ses préparatifs de départ l’empêchent d’être présent aux obsèques. Son travail consiste à donner lecture à la souveraine, chaque soir, pendant une heure, et quelquefois en fin de matinée, d’articles parus dans la presse française.
1882. — Les déplacements de Laforgue suivent les lieux de résidence de l’impératrice : Berlin, Wiesbaden, Baden-Baden, Coblence, Hambourg, Potsdam… à Berlin, il noue des relations avec le jeune artiste Max Klinger. Divers projets (roman, nouvelles, étude, essai, comédie et des poèmes…) et quelques publications d’articles.
1883-1885. — Beaucoup des poèmes réunis dans ses Complaintes datent de l’année 1883. En 1884, il prépare l’édition de son ouvrage, qui paraîtra en juillet 1885. Cette même année, il compose les poèmes réunis dans L’Imitation de Notre-Dame de la Lune, qui paraîtra en novembre, et plusieurs de ses Moralités légendaires. Il partage généralement son temps de vacances entre Tarbes et Paris.
1886. — Au retour d'un voyage au Danemark, il s’arrête à Hambourg où un paquebot uruguayen lui rappelle son pays natal. Soucieux d’améliorer sa connaissance de l’anglais, il demande des leçons à Miss Leah Lee qui vit à Berlin. Après une période où il se dit « parfaitement amoureux », période de marasme. Il se remet à écrire et compose un grand ensemble de poèmes, qu’il compte intituler Des fleurs de bonne volonté. Gustave Kahn, qui vient de fonder une petite revue, publie tout ce que Laforgue lui envoie. Le Concile féerique, paru en juillet fait presque aussitôt l’objet d’une édition en plaquette. Laforgue commence à se lasser de son exil doré et projette de quitter son poste pour revenir s’installer à Paris. Il compte enfin partir en septembre et offre le mariage à Leah Lee, qui y consent. Ils sont mariés par un pasteur à Londres le 31 décembre « en un quart d’heure, sans messe et pour vingt-cinq francs. Sans papiers. ». La collaboration de Laforgue aux revues se voit renforcée.
1887. — En rentrant à Paris, il écrit à sa sœur qu’un rhume, « vieux de trois mois » le fatigue. Il voit un médecin. Mais son affection pulmonaire persiste et il ne soupçonne pas la gravité de son mal. Un peu de répit lui est accordé et les publications reprennent, notamment dans la Revue indépendante dirigée par Edouard Dujardin, assisté de Félix Fénéon, où paraît chaque mois une Chronique parisienne. Mais trois semaines seulement après son mariage, Laforgue se trouve démuni et doit demander des avances. Des amis interviennent, mais son état de santé ne lui permet plus d’entreprendre de nouvelles démarches. Depuis avril, une fièvre continue l’exténue et il doit prendre des pilules à base d’opium, ce qui lui rend tout travail de plus en plus difficile. Il écrit à sa sœur qu’il a un poumon menacé et qu’il ne pourra pas rester l’hiver à Paris. Il envisage de partir pour Alger avec sa femme. Dujardin lui offre de réunir en volume ses Moralités légendaires qu'il compte publier à l'automne. Laforgue y souscrit, mais il meurt en août, alors qu’il vient d’avoir 27 ans. On l’inhume au cimetière de Bagneux. Une dizaine de personnes suivent le convoi : sa veuve, une ou deux autres femmes, Emile Laforgue, son frère aîné, le musicien Théo Ysaye, le peintre Seurat et 5 écrivains, dont Paul Bourget, Gustave Kahn, Félix Fénéon, Jean Moréas et Paul Adam. La saison des vacances avait éloigné de Paris quelques autres amis.
1888. — Rentrée en Angleterre, Miss Leah Lee meurt à son tour de phtisie le 6 juin. Elle venait d’avoir 27 ans elle aussi.

dessin de Jules Laforgue

lundi 3 septembre 2012

Saraghina Rumba !

Eddra Gale et Barbara Steele
A l’occasion de la rentrée scolaire et de la question de la « morale laïque » (vaste sujet de discussion), rien de tel pour réchauffer les cœurs que de revoir la séquence de la Saraghina du film 8½ de Federico Fellini, réalisé en 1963. La déesse plantureuse, démoniaque et aphrodisiaque, interprétée par Eddra Gale (1921-2001), nous ramène à des temps d’innocence qui nous apparaissent aujourd’hui quasiment préhistoriques.

« Je souhaite pour l’école française un enseignement qui inculquerait aux élèves des notions de morale universelle, fondée sur les idées d’humanité et de raison. La république porte une exigence de raison et de justice. La capacité de raisonner, de critiquer, de douter, tout cela doit s’apprendre à l’école », a souligné Vincent Peillon, notre nouveau ministre de l’Éducation. Et d’ajouter : « Le redressement de la France doit être un redressement matériel mais aussi intellectuel et moral ».

Son prédécesseur Luc Chatel a sans doute raison de s’insurger, à propos de « redressement intellectuel et moral », expression reprenant mot pour mot l’appel du maréchal Pétain ! Bref, on ne peut nier qu’il y a un vrai malaise dans l’éducation, reflet des difficultés sociales d’une civilisation quelque peu en déroute, mais on discerne aussi dans tout ça une forte odeur politico-démagogique (avec une pincée de populisme). Et le plaisir dans tout ça ? Nous n’insisterons jamais assez sur le « gai savoir », le besoin de transgression, la fonction stimulante de l’interdit…Et la capacité de déraisonner. Voire, d’imaginer d’autres formes de gouvernements, a contrario de la logique médiocratique de masse. Une véritable « médiacritique », pour commencer ?



La corruption de la matière impose en premier lieu de réglementer et empêche en dernière limite d’interdire. Dans la conduite des plaisirs, hélas, la moralité veut toujours nous soumettre, pour des questions de sécurité routinière, à sa raison particulière, ignorant le plan général de l’éthique.

Rémy Leboissetier, Il ou Elle, Maximes et Mixtures, vol. 8