La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.

Encyclopédie des symboles

(sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)


auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr

mercredi 22 juin 2011

Greguerías, Ramón Gómez de la Serna [éditions Cent Pages, 1992]

Sélénographe et sénophile (mais la lune n’est-elle pas ce sein originel dont la terre s’est nourrie ?), Ramón Gómez de la Serna (né à Madrid en 1888, mort à Buenos Aires en 1963) est assurément l’un des derniers "monstres" de la littérature. Monstrueux d’abord par l’ampleur de son œuvre, qui compte plus d’une centaine d’ouvrages, ensuite parce que RGDLS (on simplifie) est l’exemple de l’écrivain véritablement possédé par l’écriture et accaparé par la littérature (ce qui signifie œuvrer pour elle et contre elle, se défendre de n’être qu’un littérateur) : ses premiers textes remontent à 1904 et semblent s’achever avec Lettres à moi-même en 1956 (son autobiographie Automoribundia, datée de 1948, est toujours indisponible en français). Sans entrer dans les détails de son œuvre et de sa vie, qui déborderaient largement du cadre de cette communication, votre lièvre précieux a choisi de se concentrer sur un type de forme brève, un genre littéraire que RGDLS a nommé "greguería".

Qu’est-ce que la greguería ? Le terme espagnol étant très nuancé, sa traduction demeure aléatoire (il signifierait "criaillerie, cri confus" ou bien encore "clameur dont on ne saisit pas l’articulation"). De forme concise, excédant rarement une phrase ou deux, la greguería est déliée de toute opinion, pensée morale ou autre spéculation intellectuelle. "Pour surprendre le secret de polichinelle des greguerías, nous dit l’auteur, "il faut commencer par rappeler notre âme à sa bonté et à sa crédulité premières". Nous sommes là un peu dans le secret des origines, sur un mode poético-archaïque. Les greguerías ressemblent (remontent ?) en quelque sorte à un métalangage, tel qu’un enfant au fond pourrait en saisir la formule, avec une candeur naturelle et sensorielle. Tout est dit en peu de mots, dans la primeur de son énoncé, qui emprunte souvent la voie de l’analogie : "La pomme de terre est un minerai végétal". La greguería est ainsi faite, au cas par cas, offerte pour l’occasion : il faut l’avaler d’un trait. Considérons que Ramón se sert pour préparer la recette de sa greguería de deux ingrédients principaux : humour + métaphore, qui en assurent le produit-base, puis sa mise à disposition. Selon lui, il s’agirait d’une espèce de chimie, de science du dosage. Mais au final, la solution — le soluté — est à trouver chez l’auteur même : "Une greguería", nous confie-t-il, "c’est le serpenteau de la pensée." Ajoutons que la pensée, chez Ramón, ne prétend poser aucun problème : elle propose plutôt d’adopter un regard neuf sur tel ou tel sujet d’observation, et que le serpenteau qui le fait jaillir fait l’effet d’un bain révélateur, qui fonde sa propre imagerie, celle d’un "imagisme" ramonien donnant au lecteur droit de vacance.

Sélection de greguerías lunaires :

Le poète se nourrit de croissants de lune.

La lune est une banque de métaphores en faillite.

L’un des plus beaux spectacles de la Nature est de voir la lune avaler une chauve-souris.

La lune baigne les sous-bois d’une lumière de cabaret.

La lune est une pierre tombale sans épitaphe.

La pleine lune après l’orage est un œuf poché.

Une médaille d’argent, c’est la lune qui se cache dans un décolleté adolescent.

La lune est la lavandière de la nuit.

 Ramon en compagnie de son mannequin de cire

La lune placarde des pamphlets vierges sur son chemin.

Il y a des nuits où nous nous rendons compte que la lune a été assassinée.

La lune est la femme qui porte les talons les plus hauts.

Certaines nuits, la lune se pare d’une étoile qui lui vient de sa grand-mère.

Tranche de pastèque : lune de sang.

La lune est pleine d’objets perdus.

La lune : actrice japonaise dans le silence de son monologue.

Il est clair certains soirs que la lune a passé son après-midi chez l’esthéticienne.

La lune, elle, est pleine de lapins blancs.

Lune : pharmacie de garde dans la solitude de la campagne.

La lune se fait des anglaises dans les magnolias.

Les nuages se jettent sur la lune comme des lions, mais ils ne peuvent la dévorer.

En regardant la lune, nous louchons de solitude.

Qu’y a-t-il sur le toit du monde ? Plein de balles d’enfants.


Traduit de l’espagnol par Jean-François Carcelen et Georges Tyras


Sur le WEB :
Un site consacré à l’écrivain, qui fourmille d’informations bibliographiques et documents iconographiques, dont 19 bulletins édités téléchargeables (langue espagnole)
Sous le titre El Aleph de Ramon, Rrose Selaby a réalisé des inventaires à partir des images qui recouvraient les murs de l’espace de travail de l’écrivain, y ajoutant (ou non) des commentaires. Un lien vivement conseillé par le lièvre lunaire !

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