La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.

Encyclopédie des symboles

(sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)


auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr

dimanche 19 février 2012

Jean-Jacques Grandville [1803-1847]

Portrait de Grandville par Benjamin Roubaud
J. J. Grandville s’inscrit de bon droit au patrimoine français des arts graphiques, même s’il est à regretter que son œuvre ne soit toujours pas mise plus largement à disposition et portée à meilleure connaissance du public. La qualification de "caricaturiste", assurément restrictive, n’a pas permis de prendre la pleine mesure de son talent. Certes, Grandville fut caricaturiste, d’ailleurs précocement, mais il fut aussi bien plus que ça, ses dessins et estampes ouvrant à une dimension plus grande, traçant une voie originale qui dépasse les limites du genre, se rangent aujourd’hui parmi les trésors de l’illustration et de la création graphique en général.

Jean Ignace Isidore Gérard naît le 13 septembre 1803 à Nancy, y grandit et reçoit ses premières leçons de dessin de son père, peintre miniaturiste. Connu plus tard sous le pseudonyme de Jean-Jacques Grandville (du nom de scène qu’il a repris de grands-parents comédiens) il sera toujours appelé Adolphe par les siens, du prénom d’un frère mort deux mois avant sa naissance. Déjà, la mort rôde et continuera de l’accompagner tout au long de sa vie, relativement courte. Dans un premier temps, donc, le prénommé Adolphe suit les enseignements de son père puis s’émancipe assez rapidement du dessin traditionnel, se faisant une spécialité de "défigurer ces physionomies que l’adulte met tout son art à figurer". Son talent s’affirme et il développe son art du grotesque (qui est à l’origine même de la caricature).

Dans l’histoire de l’art, Nancy garde la mémoire du célèbre dessinateur et graveur lorrain Jacques Callot (1592-1635), l’auteur des Grandes misères de la guerre, de la série des Gobbi et des Balli et qui fit connaître en France les personnages de la Commedia dell’arte.

Les métamorphoses du jour, 1829

Il n’est pas indifférent de savoir que Grandville est né dans la patrie de Callot, car il a plus d’un trait de ressemblance avec le graveur de Nancy : et d'abord de l'esprit, de l'observation, l'humeur polémique ; puis un mélange tout à fait imprévu de réalisme et d'idéal, une forme correcte, positive, aride même, mise au service des plus fantastiques inventions ; un contour net enfermant une idée souvent indécise, un contraste perpétuel enfin entre l'élévation de la pensée et la prose du crayon.

Notice sur Grandville, de Charles Blanc
préface aux Métamorphoses du Jour 
édition Gustave Havard, 1854



Capitale du Duché de Lorraine et important carrefour commercial, Nancy n’est plus, après la chute de l’Empire en 1815, qu’une ville de province appauvrie, déclinante. Au foyer des Gérard, la vie n’est pas facile…

Les métamorphoses du jour, 1829
Du milieu à la fin du XVIIIe siècle, la caricature connaît un succès important, en Allemagne (Chodowiecki, Busch) et surtout en Angleterre, avec des dessinateurs comme James Gillray, Thomas Rowlandson, Henry William Burnbury ou George Cruikshank et cette forme d’expression s’étendra en France, véhiculée par la nouvelle presse satirique. Dès 1820, Grandville conçoit des créatures hybrides, mi-hommes mi-animales qui deviendront rapidement la marque de son talent et qui ne le quitteront plus. Cet art de la métaphore animale et de l’analogie n’est pas sans lien avec l’essor de la physiognomonie, "science" (indéfendable aujourd'hui) mise en avant par l’écrivain suisse Johann Kaspar Lavater, qui eut une grande influence sur l’art des caricaturistes. Grandville y porte manifestement de l’intérêt, même si son art de la métaphore animale s’attache avant tout à une mise en scène du symbole et à l’allusion, ainsi qu’à de plus anciennes formes de cryptographie.

Un texte instructif de Philippe Kaenel, professeur d’histoire de l’art, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne, sur les liens de Grandville avec la physiognomonie, l’histoire naturelle, l’anthropomorphie et la typologie socio-politique balzacienne :

Deux planches de Grandville parues dans le Magasin pittoresque, 1843
 
Premiers recueils de lithographies

Le peintre miniaturiste Léon Larue (1785-1834), connu sous le nom de Mansion détecte le talent de Grandville et le fait venir à Paris en 1824.

Chez Mansion, qui l’avait pris dans son atelier, il imagina un jeu de cartes fantastique de cinquante deux pièces, que Mansion trouva si remarquables qu'après les avoir corrigées du regard, il les publia sous son nom, avec le titre de Sibylle des Salons.
Charles Blanc, ouvrage cité
  
Il collabore à quelques publications avant de réaliser sous son nom une série de 73 lithographies dans lesquelles des personnages humains sont représentés avec une tête d'animal et mis en scène dans un rôle de la "comédie humaine", œuvres accompagnées de textes d’auteurs divers : Les Métamorphoses du jour (1828-29) auront un très grand succès et susciteront des imitations de la part d’autres artistes, ce dont Grandville ne manquera pas de se plaindre. En tout cas, à 26 ans, il est à présent un dessinateur célèbre, mais pas forcément bien riche.

Il devient ensuite l’élève d’un peintre qui veut l’initier à son art, mais la peinture l’embarrasse, il répugne à ce procédé et ses entraves matérielles qui l’empêchent d’exprimer librement sa pensée. Grandville va ensuite dessiner des costumes de théâtre, et puis c’est l’apparition d’une nouvelle technique d’impression et de représentation qui contribuera singulièrement à la gloire de Grandville : la lithographie (découverte en 1796, puis largement utilisée au début du XIXe).

Grandville voulut exécuter la lithographie à la manière d’une gravure : au lieu de grener son dessin ou de l’estomper, il arrêta vivement ses contours, ombrant avec des hachures, précisant de plus en plus ses formes au moyen des tailles, et faisant entrer ses figures dans la pierre avec son crayon, comme il les eût rentrées dans le cuivre avec un burin. C'est absolument l'histoire de Callot, lorsqu'il imagina de substituer au vernis mou, dont se servaient les graveurs à l'eau-forte, le vernis des luthiers, qui, étant ferme et dur, donne plus de netteté au travail de la pointe et permet au graveur de sculpter, pour ainsi dire, son dessin sur la planche.
Charles Blanc, ouvrage cité

Satire politique

Le courant romantique fait son entrée en France à cette époque et ne manque pas d’influencer Grandville, qui se forge par ailleurs une opinion libérale, anticléricale. Ses caricatures politiques caractérisées par une merveilleuse fécondité d’inspiration satirique, suscitent bientôt l'engouement. À la même période, Charles Philippon fonde le journal La Silhouette (album lithographique qui contient un volume intitulé Journal des caricatures) qui paraîtra de décembre 1829 à janvier 1831. Grandville, associé du journal, collabore avec Honoré Daumier, Henri Monnier, Honoré de Balzac. En novembre 1830, durant le règne de Louis-Philippe, Charles Philippon fonde un nouveau journal hebdomadaire satirique La Caricature, organe d’opposition au régime monarchique, Grandville fait partie de l’équipe, avec Honoré Daumier, Achille Devéria, Auguste Raffet, qui prennent pour cibles de leurs attaques la bourgeoisie, la corruption des magistrats et l'incompétence du gouvernement. Malgré les procès, Philippon ne baisse pas les bras : en 1832, il fonde et dirige un quotidien illustré, Le Charivari (qui durera plus d’un siècle, jusqu’en 1937) qui finira par absorber La Caricature en 1843 : Grandville continue de participer à ces publications en compagnie de Daumier et Monnier, mais aussi du photographe Nadar (qui fut aussi caricaturiste), André Gill, Gavarni, Cham, Gustave Doré… C’est une époque intense pour les caricaturistes, malgré les démêlés avec la justice.
Descente dans les ateliers de la liberté de la presse, estampe
Cette presse satirique n’a pas les faveurs de Adolphe Thiers, qui fait promulguer en 1835, sous le règne de Louis-Philippe, une loi exigeant une autorisation préalable pour la publication de dessins et de caricatures. Après ce rétablissement de la censure, Grandville, viscéralement attaché à la liberté de la presse, se sent profondément atteint par les attaques incessantes de la police ; il est même perquisitionné et la fouille désordonnée opérée par les gendarmes le heurte profondément.

C'est véritablement une œuvre curieuse à contempler aujourd'hui que cette vaste série de bouffonneries historiques qu'on appelait la Caricature, grandes archives comiques, où tous les artistes de quelque valeur apportèrent leur contingent. C'est un tohu-bohu, un capharnaüm, une prodigieuse comédie satanique, tantôt bouffonne, tantôt sanglante, où défilent, affublées de costumes variés et grotesques, toutes les honorabilités politiques. Parmi tous ces grands hommes de la monarchie naissante, que de noms déjà oubliés ! Cette fantastique épopée est dominée, couronnée par la pyramidale et olympienne Poire de processive mémoire.
Baudelaire, Curiosités esthétiques " VII. Quelques caricaturistes français" (1868).

Réception au Palais des Poires, estampe

Grandville illustrateur

Après cette période de mise sous contrôle, Grandville se tourne presque exclusivement vers l'illustration d’ouvrages, tels que les œuvres de Balzac, les Chansons de Béranger, et classiques de la littérature : les Fables de La Fontaine et celles de Florian, Don Quichotte, les Voyages de Gulliver, Robinson Crusoé.

Les oreilles du lièvre, La Fontaine, 1837
Il continue à publier des recueils de lithographies : Les Cent Proverbes, Les Fleurs animées, participe aux illustrations des Scènes de la vie privée et publique des animaux, une satire initiée par Jules Hetzel en référence à La Comédie humaine, et au Diable à Paris. Il collabore également au Magasin pittoresque de Charton.

Timide à l’excès, dans son dessin aussi bien que dans la vie, Grandville n’était jamais content de lui. On ne saurait imaginer la peine que lui coûtait la moindre de ses figures ; il y dépensait un temps incroyable, une patience de bénédictin. Il y a telle de ses vignettes qu’il a recommencée dix fois, toujours armé contre lui-même de ce génie de la satire qui était son tourment et sa force.
Charles Blanc, ouvrage cité
ombres portées, La Caricature, novembre 1830

Le magasin pittoresque

Il est un recueil où Grandville aimait à publier ses plus délicates fantaisies, le Magasin pittoresque. Cette publication populaire, instructive, pleine de choses, frappée au coin du bon goût et de l'art, et où la morale a trouvé le moyen d'être charmante, elle plaisait par-dessus tout à notre satirique ; il l’appelait son "cher magasin", et l'aimait d'autant plus qu'elle était dirigée, alors comme aujourd'hui, par un homme d'élite (Édouard Charton) dont il appréciait la distinction et l'amitié.
Charles Blanc, ouvrage cité

Drames familiaux

Il faut revenir en arrière pour comprendre l’état psychologique de Grandville à la fin de sa vie. Le 22 juillet 1833, Grandville épouse sa cousine Marguerite Henriette Fischer (1810-1842) et déménage dans un nouvel appartement. Leur premier fils, Ferdinand, naît en 1834, mais ne vit que quatre ans. Un deuxième fils, Henri, vient au monde à l'automne 1838, mais meurt en 1841, étouffé en mangeant un morceau de pain, en présence de ses parents. Georges, son troisième fils, naît en juillet 1842. Lors de ses grossesses précédentes, et cette fois encore, la santé d'Henriette s'est détériorée et elle décède le même mois d'une péritonite. En octobre 1843, Grandville se remarie. Armand, le seul enfant de ce remariage avec Catherine Marceline ("Céline") Lhuillier (1819-1888), naît en 1845. Georges, le troisième fils de son premier mariage, âgé de 4 ans et demi, meurt en janvier 1847 après une courte maladie. Grandville ayant perdu en dix ans sa femme et ses trois enfants est physiquement et mentalement brisé. Il tombe malade à plusieurs reprises. En 1847, alors qu'il séjourne dans sa maison de villégiature de Saint-Mandé, il est atteint d'une crise de folie et est transporté dans une clinique de Vanves. Le pressentiment de sa mort ne le quitte pas, il l’annonce, en dépit de l’avis des médecins et, en effet, le 17 mars, deux mois après la mort de son fils Georges, Grandville décède.

Grandville fantastique : plongée dans "un autre monde"

La fosse aux Doublivores (Un autre monde)


Son art zoomorphique avait atteint un sommet en 1842 dans Scènes de la vie privée et publique des animaux. Son œuvre s'était orientée chaque fois de manière plus prononcée vers l'hybride, l'étrange, le monstrueux et à la suite cet ouvrage, Grandville franchit en effet un pas supplémentaire en donnant totalement libre cours à son imagination, pour créer son œuvre la plus étonnante, où se mêle délire et virtuosité : Un autre monde, édité chez Fournier en 1844 ouvre à un "nouvel univers", un peu en réponse au Voyage où il vous plaira illustré par Tony Johannot, publié en 1843 chez Hetzel (il s'était ouvert de son idée auprès de cet éditeur et il eut le sentiment, une fois de plus, d’avoir été plagié). Un autre monde, composé de 185 gravures sur bois, comporte en sous-titre la somme et la synthèse de ses thèmes de prédilection : Transformations, visions, incarnations, ascensions, locomotions, explorations, pérégrinations, excursions, stations, cosmogonies, fantasmagories, rêveries, folâtreries, facéties, lubies, métamorphoses, zoomorphoses, lithomorphoses, métempsycoses, apothéoses et autres choses... Tout un programme !

Un autre monde, 1844

De même que Jacques Callot créa des diableries à défrayer tous les Charivaris du monde, de même il n'est sorte de motifs que Grandville n'ait inventés et mis en circulation à l'usage des journaux pour rire. On dirait que Grandville, après avoir longtemps observé la création, a fermé les yeux, et a vu se confondre dans sa tête de songeur les différents degrés de l'échelle des êtres, les divers étages de la vie, depuis l'homme jusqu'au mollusque.
Charles Blanc, ouvrage cité

L’univers fantastique de Grandville a inspiré bien des artistes après lui, depuis les surréalistes, qui le considérèrent comme un précurseur, jusqu’aux artistes contemporains.

Un autre monde, 1844
Certes, c’est une œuvre insolite que la lanterne magique de Grandville, telle un "malin génie", offre à nos yeux déconcertés : un théâtre d’êtres fictifs et de songes, de formes inédites où le grotesque, le bizarre, l’impossible et le monstrueux en viennent à nous déranger l’esprit. À malin, malin et demi ! Si ce n’est moi, c’est donc lui le fou, dit le spectateur dans son trouble. Et la critique dans son ensemble assigne l’artiste au tribunal de la folie. Aurait-elle offusqué notre bouffon de caricaturiste, lui qui s’en fut, trimbalant marotte et grelots, conduire en leur dernière demeure la Charge et la Fantaisie et mourir triste à la Maison de Santé de Vanves ? Comme sa mort, son œuvre entre songe et mensonge paraît sourdre de ce "sommeil de la raison" qui, pour Goya, "produit les monstres". Quant à lui, sombre, discret, secret, il semble avoir scellé un mauvais pacte avec la Reine de la Nuit. Sa vue durant, les graveurs ont dénaturé son dessin ; après sa mort, son fils, brûlant sa correspondance, a jeté un voile sur sa vie. Grandville ne se livre que dans les "on dit", les "non-dits" de sa vie, l’inédit de son art.
Mais toute de faux-semblants, l’œuvre de J. J. Grandville l’est aussi dans ces déguisements nocturnes, bien fol qui s’y fie ! Il y a loin en effet du "caprice" au dessin de l’artiste, positif et réaliste, consciencieux et méthodique, témoin de la constance de son propos : montrer, dénoncer, mettre en lumière les défauts de son temps.
Extrait de La vie et l’œuvre de J.J. Grandville,  Annie Renonciat (ACR Vilo, 1985)

Un autre monde, 1844
 Biblio

Bibliothèque nationale de France / Gallica
 

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