La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.

Encyclopédie des symboles (sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)


auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr

jeudi 23 août 2012

Lapins d'estive

Votre lièvre précieux, accompagné de sa fidèle hase, a quitté le sol lunaire pour venir comme chaque année estiver sur Terre, cette fois dans quelques provinces de Flandre et Wallonie, en partie chez la grande Trésorière de l’Hôtel des Monnaies, dans le quartier de St Gilles à Bruxelles, puis sur le quai Napoléon à Anvers, chez le bien-nommé Prince Gottfried de la Butte aux lièvres. Ici et là, le lièvre de jade a remarqué la présence de quelques créatures lagomorphiques ou cuniculaires (la distinction entre les deux n’étant pas toujours notable), dont :

Les lapins de Sir George Frampton aux Jardins d’Egmont de Bruxelles

Remontant le boulevard de Waterloo, entre les stations de métro Louise et Porte de Namur, non loin du monumental Palais de justice, on ne saurait s’attendre à pénétrer dans un parc si calme, îlot de verdure pratiquement désert. Venant à pied de la rue des Quatre Bras, l’une des entrées de la rue du Grand Cerf nous étant masquée, nous sommes conduits vers celle qui s’effectue par la rue aux Laines. Au milieu de cette voie, à notre droite, nous empruntons le passage Marguerite Yourcenar (plusieurs plaques apposées présentent des extraits de L’œuvre au noir) qui introduit aux Jardins d’Egmont (Egmonttuinen), niché entre les immeubles d’habitation et le haut parallélépipède de The Hotel (ancien hôtel Hilton racheté en 2010 par un groupe suédois).

Dès l’entrée, sur la gauche, apparaît la statue de Peter Pan. Elle est l’œuvre de Sir George Frampton (1860-1928), qui réalisa une série de sept sculptures à la demande de l’auteur lui-même, James Matthew Barrie, mais la sculpture originale se trouve à Kensington Gardens à Londres, celle-ci étant une copie qui fut donnée par Frampton à la ville de Bruxelles après la première guerre mondiale. À la base de cette sculpture, blottis dans les anfractuosités du tronc et les entrelacs de ses racines de bronze, les lapins font bonnes figures, parmi des écureuils, des souris (et un escargot). Au centre du jardin, une orangerie de style néoclassique, percée de six portes-fenêtres, est devenue lieu de restauration. Sur l’un des côtés du jardin, l’ancien palais d’Egmont s’offre à la vue du promeneur, avec sa grande cour du Sanglier. Edifié au seizième siècle, il fut profondément remanié au siècle suivant par la famille des princes d'Arenberg. Des personnages célèbres y séjournèrent (Christine de Suède, Louis XV, Jean-Baptiste Rousseau et Voltaire). Aujourd’hui propriété du Ministère des Affaires Etrangères, le bâtiment prête son cadre à des conférences.


Le lapin "scribouillard" de Stan Wannet à la Fondation Verbeke

La fondation Verbeke (1) est établie à Kemzeke, qui se situe au nord-ouest d’Anvers, près du village de Stekene, sur la E34 en direction de Bruges. Première impression de no man’s land, démentie par la présence d’un empilement de conteneurs, une grappe de grues (mécaniques) ouvrant sur un site semi-industriel, semi horticole.
Ouverte depuis le 1er juin 2007 par les collectionneurs Geert et Carla Verbeke, la Verbeke Foundation constitue un centre d’art unique où s’unissent nature, culture et écologie. Ses espaces abritent une impressionnante collection d’art moderne et contemporain.

Les 12 hectares d’espace naturel et les 20 000 m² d’espaces couverts font de la Verbeke Foundation une des plus importantes initiatives privées pour l’art contemporain en Europe. Les hangars de l’ancienne entreprise de transport de Geert Verbeke y ont été réaménagés en espaces d’exposition, dont l’un abrite l’exceptionnelle collection de collages et assemblages. Une exposition d’œuvres de Andrée Arty s’ouvrait ce jour au public. Mais c’est dans l’une des salles d’exposition permanente que je découvre le lapin "scribouillard" de Stan Wannet, qui fait partie de ce qu’on nomme le "bio-art", mouvement artistique sujet à controverses. Ce n’est pas sans tristesse, d’ailleurs, que votre lièvre précieux — laborantin sélénite, savant mixologue d’élixir d’immortalité — examina son semblable naturalisé, mu par un système biomécanique ingénieux, certes, mais soumis à la vaine fonction d’un gratte-papier.

(1) La fondation est une initiative privée ne recevant aucune subvention. Elle vit grâce au soutien de donateurs, personnalités privées et d'entreprises.

Le lapin "égyptien" de Henk Visch, au Troubleyn/laboratorium de Jan Fabre à Anvers (Borgerhout)

Le Troubleyn/laboratorium abrite toutes les activités de Jan Fabre sauf son atelier d'artiste, qui est son jardin secret au nord d'Anvers. À Borgerhout, il loge Troubleyn, sa compagnie de danse, qui comprend une salle de répétition, un atelier de décors et une grande salle de spectacle dotée d'une scène de 17 mètres de large. Il y loge aussi les bureaux de sa société en arts plastiques Angelos. Il a installé là des ateliers d'artistes invités. La concession, opérée en 2004, s’établit sur une durée de trente ans, au terme de laquelle les lieux redeviendront propriété de la ville d’Anvers. Chaque artiste invité y laisse une oeuvre, dans un endroit laissé à sa libre disposition. Nous avons pu découvrir les différents lieux grâce à l'aimable invitation de Maai Meukens, secrétaire comptable de la société Angelos.

Les locaux, d’une superficie de 1 900 m2 proviennent d'un théâtre désaffecté (le Ring Theater) et d'une école abandonnée. La sculpture du lapin de Henk Visch (artiste né à Eindhoven en 1950) est installée dans la partie du Ring Theater. Elle n’est visible qu’en soulevant un rideau noir situé tout en haut, sous le toit du bâtiment. L’ancienne salle de spectacle a été en partie détruite par un incendie survenu il y a une trentaine d’années. Tout en assurant la sécurité du lieu, Jan Fabre a voulu conserver les traces de ce sinistre.

vendredi 20 juillet 2012

Mervyn Peake, écrivain et illustrateur [1911-1968]

Mervyn Peake naît en juillet 1911 et passe une majeure partie de son enfance à Tientsin, au sud-est de Pékin où son père est docteur et travaille pour différents groupes de missions sur le territoire chinois. La famille revient en Angleterre en 1923 et s’installe à Wallington, dans le Surrey, où son père ouvre son propre cabinet médical. À la fin de l’année 1929, Mervyn Peake intègre la Royal Academy of Art de Londres. De 1933 à 1935, il vit sur l’île anglo-normande de Sark (Sercq) puis revient à Londres, où il commence à enseigner à l’école d’art de Westminter. En 1936, il fait la rencontre de Maeve Gilmore et se marie l’année suivante. Son premier livre Captain Slaughterboard est publié en 1939. Ils quittent Londres pour le Sussex où naît son premier fils, Sebastian.




 
Mervyn Peake commence à écrire Titus Groan (Titus d’Enfer) et il est mobilisé dans la Royal Artillery. En décembre de la même année, Ride a Cock-Horse and other Nursery Rhymes un recueil de poèmes nonsensiques, est publié. En 1942 naît son second fils, Fabian. Il bénéficie d’une dispense spéciale de son commandement supérieur pour poursuivre son travail d’écrivain, avant de quitter l’armée.








En 1945, Nommé « artiste de guerre » par The Leader magazine, il voyage en Allemagne et il est parmi les premiers de la force alliée à entrer dans le camp de concentration de Bergen-Belsen en juin.









 





En 1946, Titus groan (Titus d’Enfer) est publié (sur recommandation expresse de Graham Greene) puis la famille emménage sur l’île de Sercq, où naît une fille en 1949, prénommée Clare. En 1950, Gormenghast, qui fait suite à Titus d’Enfer, est publié.

 







Entre 1943 et 1948, il illustre plusieurs œuvres littéraires : Alice au pays des merveilles, les Contes de Grimm, Le Dit du vieux marin de Samuel Taylor Coleridge, L'Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde de Robert Louis Stevenson, L’île au trésor...



En 1951, il obtient le prix Heinemann pour Gormenghast et The Glassbowers et il est élu membre de la Société Royale de Littérature. En 1952, la famille s’installe dans la maison familiale de Wallington (Surrey). Un roman, Mr Pye, dont l’action se situe sur l’île de Sercq, est publié en 1953. En 1956, Titus d’Enfer est adapté pour la BBC Radio.


Atteint de la maladie de Parkinson, Mervyn Peake perd d'abord ses capacités d'écrivain puis de dessinateur. Titus Alone (Titus errant), le dernier volet de sa trilogie, paraît en 1959. Il illustre encore les Contes drolatiques d'Honoré de Balzac, et son poème The Rhyme Of The Flying Bomb en 1962, puis doit s'arrêter. C'est après sa mort qu'il est redécouvert.

All material © The Mervyn Peake Estate

mardi 3 juillet 2012

Le livre de la neige, François Jacqmin [éditions de la Différence, 1990]

Quel est l’état de la poésie aujourd’hui ? À n’en pas douter, depuis la seconde moitié du siècle dernier, au moins, il apparaît qu’une grande part de la poésie a franchi le mur du silence. Quelques mohicans, qui constituent la part restante, par le soutien de modes de représentation sonores et visuels, se résumant parfois au cri, à la « performance », dans le prolongement de la déflagration dadaïste de l’entre-deux-guerres, continuent à danser autour du feu, en voie d’extinction. Mais bon, n’est pas chamane qui veut. Alors plus d’un poète, par constat de relégation, a choisi de tirer le rideau, de "manger sa langue" et de ruminer cette langue à part soi, dans le commun des jours, en geste volontaire d’ex-communication, prenant le parti de se retirer dans la zone d’ombre, refusant de servir de passe-plats à une culture de complaisance, conforme au calendrier des programmes saisonniers, qui nous a donné, entre autres, l’éclosion du Printemps des poètes. Au point opposé des mises sous tutelle (voire sous scellé) et des impostures de la posture, ces poètes-déserteurs (defectors) continuent de perforer le silence, rongeant la chair jusqu’à l’os, bien conscients d’y perdre toute espèce de "raison sociale", se privant par là des moyens de subsistance conventionnés et subventionnés. Jamais sans doute on aura autant effacé les traces, brouillé les pistes, maintenu la tête de la poésie sous l’eau pour la noyer, l’enliser dans "l’infini reportage", situation depuis longtemps prophétisée par Karl Kraus, réaffirmée par Walter Benjamin ou Adorno. Les poètes de cette nature, dont la parole a été rendu inaudible par les flux débordants de la communication, ont refermé la porte de leur chambre d’amour et, somme toute, retrouvé la profondeur du sens, la solitude essentielle, l’épreuve de la durée. Droit de réserve d’une écriture qu’on a dit relever du désastre et s’inscrit encore, sous d’autres formes, comme telle, qui cependant entretient secrètement sa passion du mystère, se confronte à de nouvelles énigmes. Roberto Juarroz, et plus anciennement Fernando Pessoa — mais on pourrait en citer plein, dont Blanchot, le bien nommé — auront maintenu jusqu’au bout cette pureté de voix, qui fait dire au final "qui m’aime me lise". Sur le fonds de son propre investissement, le poète actuel ne peut espérer que d’apporter à quelques lecteurs, dans le cours du quotidien événementiel, un îlot d’avènement durable. 
 
Tout cela pour dire que François Jacqmin, homme infiniment discret, né dans la province de Liège en 1929, mort en 1992, est assurément un des grands poètes de la deuxième moitié du siècle dernier, doué « d’une effroyable exigence », qui se tient encore en limite du visible (et du lisible). Rien de plus essentiel chez Jacqmin et de moins savant, de moins référencé, dans sa dimension proprement métaphysique, qui parvient à replacer la poésie dans sa noèse (acte de pensée et pensée en action) et de nous y emmener de manière imprévue, sans effet de manche ni quelconque gesticulation. Comme le note Pierre-Yves Soucy dans son essai L’incertitude à l’œuvre [1], « elle marque une intention manifeste de retenue alors que son auteur redoutait l'expansion complaisante des idées… Il dédaignait les approximations exubérantes afin de faire prévaloir l'expression la plus concentrée, la plus incisive ».

Et pourtant, qu’est-ce qui pourrait me retenir au fond dans cette poésie, dont je me sens a priori si éloigné, appréciant pour mon compte les dérapages de la langue, les excès, les détournements, les jongleries ? Rien de plus essentiel, je le répète, et rien finalement de plus sobre et de plus riche, en substance, que de se retrouver tout à coup au point de butée d’une aporie philosophique, pris au piège du raisonnement, face à l’écran opaque d’une logique devenue défaillante, de se tenir en position d’équilibre dangereuse, au bord de l’impensable, prêt à plonger dans le grand bain d’acide de l’existence. La poésie de Jacqmin, « noire, abstraite et taciturne » selon les mots de Laurent Albarracin [2], porte la poésie à la pointe de son mystère diamantaire — la question de la question de la question — et c’est pourquoi cette voix est si précieuse, expression de l’incertitude qui prend acte de sa dépossession, mais n’en continue pas moins de forcer l’indicible pour en faire ressentir l’ineffable.

Lorsqu’on suit la pente d’un argument jusqu’à
sa preuve,
on s’aperçoit qu’il n’y a rien à soutenir.
Ne sachant pas que le mot
engendre plus de distance que l’espace,
d’aucuns se sont résolus à parler comme on se met
en chemin
par un temps noir de bise. On les a retrouvés
morts
dans la poussière blanche de la signification.

Le livre de la neige, extrait.

[1] Revue Textyles N°13, Lettres du jour I, 1996. La même revue des lettres belges de langue française a consacré son N°35 à François Jacqmin, 2009.
[2] Dans la lecture brillante qu'il en fait, à l'occasion de la publication posthume de Eléments de géométrie (éditions Tetras Lyre, 2005).
Présentation de François Jacqmin, Université de Liège 
Promenade photographique à travers Les saisons de F. Jacqmin
 
 

mardi 26 juin 2012

Le Petit Lapin étymologique et métaphorique illustré

Pourquoi votre lièvre précieux ne s'est-il pas interrogé plus tôt sur ses origines sémantiques dans le cours de ses recherches cuniculaires et mystères lagomorphiques ? Sans doute a-t-il trop souvent la tête ailleurs, et c’est pourquoi les Sélénites amusés le qualifient de Jeannot terrestre. Le Petit Lapin étymologique et métaphorique illustré s'efforcera donc de retracer l'origine et l'évolution des mots lapin et lièvre, ainsi que leurs valeurs symboliques, représentées au moyen d'expressions imagées et locutions proverbiales (dont certaines tombées en désuétude, mais qu’il est toujours bon de se rappeler) ; paysage sémantique qui offre de larges perspectives, mais que je ne serai évidemment pas en mesure de circonscrire (malgré un angle de vision de 340°, je reste myope par devant et derrière).

Étymologie du mot lapin

Au XVIIe siècle, lapin a définitivement remplacé l'ancien français connin, connil ou conhil (ancien provençal), issu du latin cuniculus (conejo en espagnol, coniglio en italien), éliminé à cause de la paronymie avec le dérivé de con, qui donnait lieu à de nombreuses équivoques. Le mot lapin se serait formé vers 1330, à partir de lapriel, laperiaus (pluriel, 1376), d'un radical ibéro-roman lappa "pierre plate". C'est lapereau qui a donné naissance à lapin, et non l'inverse, par changement de syllabe finale (1458).
 
 
On doit donc s'interroger sur le mot lappa, "pierre plate", probablement d'origine pré-romane, dont le sens est devenu « terrier », les lapins établissant souvent leur repaire dans la terre couverte de pierres (hypothèse admise, mais qui reste mystérieuse, sinon douteuse...) La localisation des premières attestations du mot dans l'extrême nord du domaine gallo-roman, et non en péninsule ibérique, a été expliquée par le fait qu'on y faisait probablement commerce par voie de mer des peaux de lapin, ces animaux étant très abondants sur le territoire ibérique. L'évolution de sens résulte d'une métonymie, du nom du terrier à celui "d'animal de terrier". Une autre hypothèse rattache ce mot à l'ancien français lapriel, au portugais laparo, du latin leporellus "levreau", le petit lapin étant assimilé au petit lièvre ; la forme lapin étant un croisement avec le verbe laper au sens de "manger avidement".

Le leporello est une technique de pliage et de collage des pages d'un livre permettant à celui-ci de s'ouvrir comme un accordéon. Selon l'hypothèse courante, le mot fait directement allusion à Leporello, valet de Don Juan qui présente à Donna Elvira la longue liste des conquêtes de son maître, pliée en accordéon, dans le premier acte de l'opéra Don Giovanni de Mozart. Je hasarderais ici l'image, à titre d'étymologie populaire, du lièvre en fuite, zigzagant et bondissant, au corps en contraction/extension (je renvoie ici à cet animal fabuleux appelé lièvre diatonique
étymologie du mot lIèVRE

levre, 1080 ; issu du latin leporem, accusatif de lepus. Le mot d'origine méditerranéenne, remonterait à un substrat ibérique et n'a pas de correspondance en indo-européen. Une deuxième voie, plus compliquée, nous est signifiée par le plus ancien Dictionnaire étymologique de Brachet :

Lièvre — à l’origine levre, du latin leporem (lièvre) par la contraction régulière de lep(ŏ)rem en lep’rem, d’où lebre par le changement de p en b — lèvre dans la Chanson de Roland par le changement de b en v. Dérivés : levraut, levrette. Lévrier représente le latin leporiarus (proprement chien qui sert à courir le lièvre, dans les textes du moyen âge : Si quis per canes leporarios feram fugaverit, lit-on dans un acte du douzième siècle) par la contraction de lep(ŏ)rarius en lep'rarius et par le changement 1° de p en v ; 2° de arius en ier.

L'étymologie moderne de lièvre, contrairement à celle de lapin, est curieusement brève (et dans le deuxième cas, assez alambiquée !) En définitive, que pouvons-nous retenir de l'ensemble de ces informations ? Que lièvre est issu du latin leporem/lepus, mots qui sont eux-mêmes peu éloignés de lapin, lui-même issu, en dernière hypothèse, d'une source latine/méditerranéenne leporellus "levreau", le petit lapin étant assimilé au petit lièvre (famille commune des léporidés). Au final, il nous semble comprendre qu'à partir du moment où la langue française a décidé de rejeter l'ancienne forme connil/cuniculus de lapin, pour les raisons que l'on sait, un rapprochement s'est opéré avec la source latine leporem/lepus de lièvre, prenant support d'une origine commune pour une fin distincte. Mais je ne suis pas suffisamment savant pour en affirmer la valeur réelle et en démontrer la véracité... Une dernière précision importante, que je découvre pour la circonstance : on dit du lièvre qu’il vagit, mais qu’à la différence de celui-ci, le lapin clapit.

Sources bibliographiques :
Dictionnaire culturel en langue française, sous la direction de Alain Rey (Le Robert, 2005)
Dictionnaire étymologique de la langue française, sous la direction de Oscar Bloch et Walther von Wartburg (PUF, 2002)

VALEURS SYMBOLIQUES

► CHASTETÉ & FÉCONDITÉ, LUXURE & PROLIFÉRATION 

C'est à partir du XVIIe siècle que le lapin, petit mammifère très prolifique, récupérant une partie des valeurs symboliques du lièvre, a développé quelques motifs métaphoriques : le féminin lapine a commencé à s'appliquer à une femme particulièrement féconde, qui fait beaucoup d'enfants. Le terme de lapinisme est par la suite également employé (en Belgique avant 1950) pour désigner, au-delà du couple, la fécondité excessive d’un peuple.

 Où nos femelles vagabondes, Autant que lapines fécondes, Puissent promptement remplacer Ceux que le fer a fait passer.

Scarron, Virgile travesti (1649)

Si le masculin lapin qualifiait d'abord un homme gaillard, actif, résolu (1790), spécialement dans l'argot militaire (1809), la fécondité de l'animal a inspiré son emploi dans un contexte érotique, d'abord dans l'argot du collège (1858) puis dans l'expression populaire chaud lapin (1928), probablement favorisée par l'existence antérieure de la locution chaud de la pince (1866), de même sens, où pince représente — on s’en sera douté — le membre viril.

Au sujet de la symbolique de la virginité et de l’érotisme, je renvoie ici à un article précédent. 











►RAPIDITÉ & VÉLOCITÉ

La référence à la rapidité de l'animal poursuivi par les chasseurs a suscité courir comme un lapin (1809). Pour plus de précision, le lapin a une vitesse de course inférieure à celle du lièvre, plus grand et plus musclé (40 km/h pour le premier, 70 km/h pour le second).

►MÉMOIRE

Avoir une mémoire de lièvre, qui se perd en courant.
C’est avoir une très mauvaise mémoire, oublier très promptement. — On disait autrefois mémoire de connil (de lapin). En voici l’explication de Laurent Joubert, tirée de ses Erreurs populaires : « Le connil, dit-il, a la mémoire si courte que, ne se souvenant pas du danger qu’il vient de courir, il retourne à son gîte, d’où on l’a fait lever auparavant, et c’est pourquoi on tient suspect le cerveau de cet animal… »

Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la langue française, P. M. Quitard, 1842

Nous sentons plus que jamais que la mémoire est dans le cœur ; car, quand elle ne nous vient point de cet endroit, nous n'en avons pas plus que les lièvres.

Sévigné, 9 sept. 1671

► INQUIÉTUDE & COUARDISE, VIGILANCE & INGÉNIOSITÉ

Être peureux comme un lièvre, être fort peureux.
Le lièvre fuit, n'attaque pas. On pourrait le considérer comme un animal paisible, qui ne vise qu'à assurer sa protection, mais l'homme interprète cette attitude comme un signe de lâcheté – lâcheté envers qui ? Le chasseur armé ? Déjà, dans le Roman de Renart (XI-XIIe siècles), le lièvre s’appelle Couart. Cette réputation est donc très ancienne et les exemples sont nombreux :


Mon secrétaire a grand peur du tonnerre ; malgré tout son mérite, je lui vois le tempérament d'un lièvre.

Maintenon, Lettres

Quand la couardise supposée n’est que méfiance légitime. Mais les exemples sont nombreux :

Un capitaine qui n'ose rien tenter, qui a peur de son ombre comme un lièvre.

Fénelon

Comme un lièvre inquiet glisse hors de son gîte / Peureux, le cœur timide et les yeux en éveil.

Anna de Noailles, Les éblouissements

Rendons ici justice à William Shakespeare qui, dans un de ses poèmes, parle du lièvre en meilleurs termes :

Et quand tu auras débusqué un lièvre myope, remarque comme ce pauvre animal, pour échapper à sa situation malheureuse, sait courir plus vite que le vent, et avec quel soin, en des milliers de zigzags, il va de-ci de-là dans sa fuite : les nombreuses brèches par lesquelles il passe sont comme un labyrinthe pour la confusion de ses ennemis […] La crainte rend ingénieux.

William Shakespeare, Venus et Adonis, Les poèmes (traduction Y. Bonnefoy)

►CUNICULICIDE

Si les lièvres avaient des fusils, on n’en tuerait pas tant.
« Proverbe usité parmi les chasseurs, pour dire que l’assurance et la hardiesse à la chasse, et par extension dans certaines affaires, en font principalement le succès. »

Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la langue française, P. M. Quitard, 1842

Le coup du lapin.
Illustre la façon dont on tue un lapin en l'assommant par un coup derrière la tête (expression attestée vers 1850, rabbit punch en anglais), geste qui entraîne – si la chose est bien faite – la mort par lésion du bulbe rachidien, que ma Maman appelait, reconnaissant l’aspect déloyal de la manœuvre, le coup du Père François.

Pour clore ce sujet, on ne dépèce pas un lièvre, on l'écorche. Ma Maman, encore elle, le "dépiautait", mais laissait à l'animal écorché ses petits chaussons au bout des pattes.

Derrière la vitre pendaient les lapins roses, écartelés, le ventre ouvert sur leur gros foie – exhibitionnistes, martyrs crucifiés, offerts en sacrifice à la convoitise des ménagères.

Alina Reyes, Le boucher.

► SANTÉ & BEAUTÉ

Quand on mange du lièvre, on est beau sept jours de suite.
Cette considération est tirée de Pline et de son Histoire naturelle. Elle tient sans doute au rapprochement des mots lepus, leporis (lièvre) et lepos, leporis (grâce, agrément). On prétend par voie associative que la consommation de la chair du lièvre rend le teint fleuri et vermeil, et donne de la beauté. Le sang du lièvre passait aussi pour avoir des effets vivifiants.

Isabeau, lundi m’envoyastes
Un lievre, & un propos nouveau,
Car d’en manger vous me privastes,
En me voulant mettre au cerveau
Que par sept jours je serois beau
Resvez-vous ? avez-vous la fievre ?
Si cela est vray, Isabeau,
Vous ne mangeastes jamais lievre.

Clément Marot, Épigramme CCXLII

► MANIGANCES

Lancer un lièvre, le faire partir de son gîte.
Cela signifie soulever une difficulté.

Nous avons combattu et battu vos ennemis : ils avaient lancé deux lièvres, l'un en contrariété d'arrêt par une requête au grand conseil, l'autre par une requête civile.

Sévigné, 531

► OPPORTUNITÉ

Lever le lièvre ou un lièvre.
être le premier à faire quelque ouverture, à proposer quelque chose dont les autres ne s'étaient point avisés. Cela ressemble assez à l'expression sortir un lapin de son chapeau, faire apparaître une chose (idée, projet) au moment où on s'y attend le moins.

► TROMPERIE

Bailler le lièvre par l'oreille.
Amuser quelqu'un, le leurrer, le tromper.

Me bailla gentiment le lièvre par l'oreille.

Régnier, Satires

► EFFICACITÉ

Prendre le lièvre au corps.
Aller directement à ce qui est essentiel, locution tirée du lévrier qui saisit le lièvre par le corps.

Je vous aime par bien des raisons, mais surtout parce que vous m'aimez ; celle-là est fort pressante, et prend le lièvre au corps.

Sévigné, 578

► HARCÈLEMENT

Mener une vie de lièvre.
Être poursuivi, harcelé, tourmenté.

Je menai, comme on dit, une vie de lièvre pendant huit jours.

Lesage, Histoire d'Estevanille Gonzalez, surnommé le garçon de bonne humeur

► INDIGENCE

Gentilhomme à lièvre, gentilhomme qui avait peu de revenu, et qui était réduit à vivre de sa chasse. Nous ne sommes pas loin du braconnier.

Le gentilhomme à lièvre, qui va chasser chez ses voisins sans en être prié, et qui chasse moins pour son plaisir que pour le profit.

Buffon, Oiseaux

► CONVOITISE

Courir le même lièvre.
Ambitionner la même place, rechercher la même femme, etc.

Nous sommes ici tous trois dans le même équipage, nous y faisons tous trois la même chose, et peut-être courons-nous tous trois le même lièvre.

Dancourt, Charivari, scène 5

► IMPUDENCE

Vouloir prendre les lièvres au son du tambour.
Entreprendre ouvertement et avec éclat ce qui se devrait faire en cachette et adroitement.

► RÉVÉLATION

C'est là que gît le lièvre.
C'est là le secret, le nœud de l'affaire. Formé à partir de l'ancienne expression latine hic jacet lepus, "ici se trouve la difficulté", devenu plus familièrement : "voilà le hic".

►AVIDITÉ, CUPIDITÉ

Il ne faut pas courir deux lièvres à la fois ; qui court deux lièvres n'en prend aucun.
c'est-à-dire quand on poursuit deux affaires à la fois, on s'expose à ne réussir ni dans l'une ni dans l'autre.

Oh dame ! on ne court pas deux lièvres à la fois.

Racine, Les plaideurs

►DU VOYAGEUR CLANDESTIN au RENDEZ-VOUS MANQUé

En lapin. Poser un lapin.
Se disait, à Paris, d'un voyageur qui occupe la place à côté du cocher.

Moi, j'ai une place auprès du cocher, en lapin, comme cela se dit.

Picard, les Oisifs, scène 23

Par allusion aux cages exiguës dans lesquelles on entasse les lapins, le mot a désigné un voyageur pris en surnombre dans les voitures publiques (1783), d'où au XIXe siècle un voyageur dont le déplacement n'est pas inscrit à un compteur et dont le conducteur empoche les six sous (1876).

Ce sens argotique qui n'est plus d'usage est à l'origine de l'ancienne locution faire cadeau d'un lapin à une fille, "c'est-à-dire ne pas payer ses faveurs" (1878-1879), modifiée en poser un lapin (1881), variante qui s'est répandue dans l'usage familier avec le sens de "ne pas être au rendez-vous convenu" (1888). Faire faux bond.