
Tout cela
pour dire que François Jacqmin, homme infiniment discret, né dans la province
de Liège en 1929, mort en 1992, est assurément un des grands poètes de la deuxième
moitié du siècle dernier, doué « d’une effroyable exigence », qui se
tient encore en limite du visible (et du lisible). Rien de plus essentiel chez
Jacqmin et de moins savant, de moins référencé, dans sa dimension proprement métaphysique,
qui parvient à replacer la poésie dans sa noèse (acte de pensée et pensée en action) et de nous y
emmener de manière imprévue, sans effet de manche ni quelconque gesticulation.
Comme le note Pierre-Yves Soucy dans son essai L’incertitude à l’œuvre [1],
« elle marque une intention manifeste de retenue alors que son auteur
redoutait l'expansion complaisante des
idées… Il dédaignait les approximations exubérantes afin de faire prévaloir
l'expression la plus concentrée, la plus incisive ».
Et pourtant, qu’est-ce qui pourrait me retenir au fond dans
cette poésie, dont je me sens a priori
si éloigné, appréciant pour mon compte les dérapages de la langue, les excès,
les détournements, les jongleries ? Rien de plus essentiel, je le répète,
et rien finalement de plus sobre et de plus riche, en substance, que de se retrouver
tout à coup au point de butée d’une aporie philosophique, pris au piège du
raisonnement, face à l’écran opaque d’une logique devenue défaillante, de se
tenir en position d’équilibre dangereuse, au bord de l’impensable, prêt à
plonger dans le grand bain d’acide de l’existence. La poésie de Jacqmin, « noire,
abstraite et taciturne » selon les mots de Laurent Albarracin [2], porte
la poésie à la pointe de son mystère diamantaire — la question de la question
de la question — et c’est pourquoi cette voix est si précieuse, expression de
l’incertitude qui prend acte de sa dépossession, mais n’en continue pas moins de
forcer l’indicible pour en faire ressentir l’ineffable.
Lorsqu’on
suit la pente d’un argument jusqu’à
sa
preuve,
on
s’aperçoit qu’il n’y a rien à soutenir.
Ne sachant
pas que le mot
engendre
plus de distance que l’espace,
d’aucuns se
sont résolus à parler comme on se met
en chemin
par un
temps noir de bise. On les a retrouvés
morts
dans la
poussière blanche de la signification.
Le livre de la neige, extrait.

[2] Dans la lecture brillante qu'il en fait, à l'occasion de la publication posthume de Eléments de géométrie (éditions Tetras Lyre, 2005).
Présentation de François Jacqmin, Université de Liège
Promenade photographique à travers Les saisons
de F. Jacqmin
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