Chan Chu, le crapaud à trois pattes est l’ami et le
compagnon fidèle du lièvre lunaire. Sur leur astre, ils pilent à tour de rôle l’élixir
d’immortalité… La mort de la mort est dans le mortier !
La lune et le crapaud
Selon la légende, on voit parfois Chan
Chu à la pleine lune, à l’endroit que la chance s’apprête à visiter. Son aspect
lunaire est symbolisé par la constellation à sept étoiles et la patte en moins,
trois pattes correspondant aux trois phases de la lune. D’après le mythe, Chan
Chu est un aspect de la magnifique déesse lunaire Chang-e. Elle était l’épouse
de Hou-Yi, un archer surnaturel qui avait reçu de la reine mère du Paradis
Occidental un élixir d’immortalité. La substance était un présent destiné à
aider Hou Yi à toujours protéger les mortels contre les problèmes cosmiques.
Chang-e n’avait cure des problèmes cosmiques. Après tout, qui plus qu’elle, la
plus belle femme du monde, méritait l’immortalité ? L’arrogante Chang-e
s’empara de l’élixir, le serra dans son giron et s’enfuit jusqu’à la lune. La
reine mère de l’Ouest, que le vol avait mise en rage, changea Chang-e en ce qui
est peut-être aux antipodes de la beauté humaine : un crapaud. Et c’est là
qu’elle vit toujours, selon l’histoire, amphibien boursouflé, à jamais condamné
à sans cesse mélanger ce remède ultime : l’élixir de la vie éternelle.

Un deuxième mythe
Le crapaud est l’animal domestique de
Liu Hai, un sorcier et alchimiste Tao. Chan Chu lui sert de tapis volant
vivant. Il voyage sur Liu Hai par ci, par là, partout dans le monde, ou autant
qu’on sache, dans la galaxie, le passé et le futur. Mais les deux compagnons
ont un problème. Alors que la plupart des crapauds sont des animaux terriens,
certains apprécient à l’occasion les plaisirs balnéaires, les petites vacances
aquatiques. Quand Chan Chu est pris d’une envie de repos et de récréation, il
laisse son vieil ami pour aller se cacher dans des puits profonds. On ne peut
l’en faire sortir qu’en l’amadouant avec des pièces d’or étincelantes, que Liu
Hai agite devant lui au bout d’un fil. Chan Chu mord à l’appât, Liu Hai remonte
le fil et ils repartent dans leur périple habituel à travers le ciel.
On trouve des icônes des deux
compagnons dans les boutiques partout en Chine. Liu Hai est en équilibre sur le
dos d’un énorme crapaud, au ventre gonflé comme il se doit, occupé à agiter des
pièces d’or, l’air ravi, heureux de ses vertigineux voyages et de son travail
gratifiant. Dans la Chine moderne, depuis
longtemps séculière et, depuis peu, puissante, il est difficile de savoir le
nombre de gens qui continuent à honorer les vieilles idoles. Mais Chan Chu et son
compagnon de vol restent des porte-bonheur très populaires. Leur taille varie
de celle d’un pendentif à celle d’un enfant de deux ans, leur matière du jade
luisant aux métaux vils que connaissait déjà l’alchimiste du dixième siècle
Liu-Hai.
Un crapaud, deux bonnes histoires
Il est possible que ces deux mythes,
le lunaire et l’aérien, proviennent d’anciennes croyances concernant le clan
Bufo, sur terre depuis l’époque où les dinosaures faisaient trembler le sol. On
appliquait, à des fins médicales, de la graisse de crapaud, extraite de leur
peau, sur les plaies et les urticaires. Certains extraits étaient utilisés
comme analgésiques puissants, d’autres, comme aphrodisiaques. Chaque année en
mai, des courses de bateaux dragons ont lieu dans les régions pour décourager
les maladies qui viennent avec la saison chaude. Les participants convoquent
les "cinq poisons" traditionnels pour qu’ils apportent leur
protection contre la pestilence : le scorpion, l’araignée, le serpent,
l’abeille et le crapaud. Les animaux sauteurs et les animaux bondissants sont
aussi des symboles de longévité, comme le sont les pins, les pêches, les calebasses
et certains champignons. Certaines toxines du crapaud ont des effets
hallucinogènes : elles donnent à ceux qui les consomment la nette
sensation de voler.
Le lecteur attentif, voire le lecteur qui se serait un
instant assoupi, notera que les deux mythes se contredisent l’un l‘autre. Soit
notre crapaud est sur la lune occupé avec son mortier et son pilon, soit il est
le splendide coursier de Liu Hai. Sachez apprécier ces deux impossibilités qui
s’éloignent des confins de la réalité. Plus l’histoire est absurde, plus elle
nous ravit.
Barbara Stacy (traduction de Hélène Hory)
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